inconditionnels

mes occupations

 

On a un jeu avec Camille. Elle décrit une photo et je la dessine – je dis je, on est deux, il y a aussi Philippe. Ensuite, elle publie la photo. J’étais en train de dessiner hier, sachant qu’un ami m’attendait sur skype. Seulement, il y avait ma neige. Je n’avais pas fini ma neige. Il a attendu, l’ami. La neige, d’abord.

Et j’ai repensé à ce texte de Michaux (le premier de Faits divers dans Face aux verrous) :

Ne confondant pas le but avec les circonstances, ni les impressions avec les faits, Blanchette notre vache fait avant tout sa porcelaine. Dès qu’il y a matière à comparer, elle voit combien elle a raison, combien sont vaines les distractions et sans portée et sans profondeur. Elle ne lève plus la tête, mais comme elle est emplie de lait, elle se laisse traire, entendu seulement qu’on ne touchera pas à sa porcelaine.

Et c’était bien.

de l’eau à mon vieux moulin

 

De l’autre côté de la route, une sorte de jardin public, longue pelouse ombragée par de beaux grands arbres, au bord du lac immense entouré de montagnes, paysage à la Rilke avec embarcadère où deux fois par jour, le matin vers onze heures, le soir vers dix-neuf heures trente, un bateau arrive entre les arbres.

Il est beau, dit Jeanne.

Oui, dit Paul, ajoutant, il n’y a vraiment que les bateaux pour nous donner le sentiment, puis se taisant, se disant après tout les avions aussi, sans parler des trains et des gares, mais moins que les bateaux pourtant, peut-être parce que c’est plus lent, on s’en va lentement, on revient lentement, quand on revient, si on revient, le bateau accostait lentement, mais les trains aussi partent lentement, entrent lentement en gare, quant aux avions mais les avions ça vole, les trains roulent, les bateaux naviguent, il n’y a donc pas moyen de savoir lequel de ces moyens nous donne, il faudrait que les trains naviguent, que les avions roulent, ils roulent, les bateaux aussi, il faudrait qu’ils volent, comme les avions mais non, non, de toute façon, non, je n’aimerais pas qu’ils volent, non, ce que j’aime dans les bateaux, dit Paul.

Christian Gailly, Be-bop

 

faire gogaille

 

Lors de mes patrouilles de reconnaissance je passais souvent devant une marchande de quat’saisons, une femme d’âge moyen, d’aspect ordinaire et au verbe coloré. Elle vendait essentiellement des petits pois. Un client qui après avoir goûté de cet article, s’en alla en haussant les épaules, sans avoir rien acheté, fut gratifié par elle de titres qui pour la variété et la qualité n’avaient rien à envier à ceux d’un souverain oriental. Et avec ça on peut voir tous les jours un vieux moineau se gaver en toute impunité, sans jamais être chassé, de ces mêmes petits pois, ouvrir les gousses et faire gogaille avec les grains, et jamais encore je n’ai trouvé le courage de demander à cette marchande de légumes si elle était veuve. Car il est tout simplement impossible de ne pas se dire : le moineau n’est ni plus ni moins que l’époux défunt de cette dame qui la revient visiter et – ô arcanes de l’inconscient – se fait nourrir par elle !

Albert Ehrenstein, traduit de l’all. par Claude Riehl et Sibylle Muller,

Tubutsch

 

sudek

Josef Sudek

ah là là

 

Le plaisir d’être deux sous le même parapluie. Ça nous rapproche et on se serre afin que chacun se sente bien à l’abri et au chaud à l’intérieur et puis. Les voix se font sourdes, comme seules au monde, l’une pour l’autre.

Et tôt ou tard la main de l’un prend le bras de l’autre. C’est mieux, n’est-ce pas, pour marcher ensemble et cette fois du même pas. Et par bonheur le bras ne se refuse pas. Il va même jusqu’à répondre avec chaleur. D’une pression, il accepte cette main. La retient.

Christian Gailly, Les oubliés

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it’s safe

 

Aucun danger. La mer est là. Elle est toujours là. On peut s’absenter, même très longtemps, on revient, elle est là. Tu m’attendais ? dit-il. Eh bah viens, au lieu de rester là-bas toute seule. Imbécile. Tu ne me vois pas ? Pourtant je suis là. Il se retint d’agiter les bras, comme quand il était petit, il criait : Hou-hou, la mer, je suis revenu, je suis là.

Christian Gailly, Un soir au club

chemins de fer

 

C’est à croire que la louise aimante la ferraille rouillée…

Passé les perplexités, les douces moqueries, arrivent de tous côtés des offrandes pieuses.

Du trop joli d’abord, puis quand on voit que, dans la benne, elle retient le plus informe, le plus ravagé, le plus méconnaissable, le vraiment plus bon à rien, les scrupules fondent. La louise voit enfin venir à elle du fond des caves, du fond des âges, de la belle et bonne rouille croûtée. Qui présente enfin des effritements, des béances, des boursouflures inspirantes.

Et qui fut des ressorts, des clous, des dés, des outils, des seaux. Toutes sortes de fils de fer noués. Des écheveaux cassants.

Des pelles, des pioches, des vis et des boulons.

Des gamelles-melles-melles.

Des bidons-dons-dons.

Des gamelles et des bidons…

 

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La rouille finistérienne triche. Confond la louise de l’automne 2011 dès son arrivée à Douarnenez. Dans une anse du port, des épaves de vieux gréements exposés en un mikado grandiose lui en livre par tonnes qui s’oxydent dans le gris. Mémoire. Silence. Grâce. Rien ne manque, ni l’âme, ni le supplément d’âme.

Louise est écrasée. Jalouse. C’est de la triche.

L’esprit de sel sublime la rouille de mer.

La louise rétablit la frontière. Sa rouille à elle, qu’on se le dise, est et sera rouille d’eau douce.

 

Françoise Louise Demorgny, Rouilles, éditions isabelle sauvage, 2015