Christian Gailly

de l’eau à mon vieux moulin

 

De l’autre côté de la route, une sorte de jardin public, longue pelouse ombragée par de beaux grands arbres, au bord du lac immense entouré de montagnes, paysage à la Rilke avec embarcadère où deux fois par jour, le matin vers onze heures, le soir vers dix-neuf heures trente, un bateau arrive entre les arbres.

Il est beau, dit Jeanne.

Oui, dit Paul, ajoutant, il n’y a vraiment que les bateaux pour nous donner le sentiment, puis se taisant, se disant après tout les avions aussi, sans parler des trains et des gares, mais moins que les bateaux pourtant, peut-être parce que c’est plus lent, on s’en va lentement, on revient lentement, quand on revient, si on revient, le bateau accostait lentement, mais les trains aussi partent lentement, entrent lentement en gare, quant aux avions mais les avions ça vole, les trains roulent, les bateaux naviguent, il n’y a donc pas moyen de savoir lequel de ces moyens nous donne, il faudrait que les trains naviguent, que les avions roulent, ils roulent, les bateaux aussi, il faudrait qu’ils volent, comme les avions mais non, non, de toute façon, non, je n’aimerais pas qu’ils volent, non, ce que j’aime dans les bateaux, dit Paul.

Christian Gailly, Be-bop

 

ah là là

 

Le plaisir d’être deux sous le même parapluie. Ça nous rapproche et on se serre afin que chacun se sente bien à l’abri et au chaud à l’intérieur et puis. Les voix se font sourdes, comme seules au monde, l’une pour l’autre.

Et tôt ou tard la main de l’un prend le bras de l’autre. C’est mieux, n’est-ce pas, pour marcher ensemble et cette fois du même pas. Et par bonheur le bras ne se refuse pas. Il va même jusqu’à répondre avec chaleur. D’une pression, il accepte cette main. La retient.

Christian Gailly, Les oubliés

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it’s safe

 

Aucun danger. La mer est là. Elle est toujours là. On peut s’absenter, même très longtemps, on revient, elle est là. Tu m’attendais ? dit-il. Eh bah viens, au lieu de rester là-bas toute seule. Imbécile. Tu ne me vois pas ? Pourtant je suis là. Il se retint d’agiter les bras, comme quand il était petit, il criait : Hou-hou, la mer, je suis revenu, je suis là.

Christian Gailly, Un soir au club