inconditionnels

quelle que soit la saison (fin)

Dernier opus pour Camille

 

Fabienne Yvert

 

noter une nouvelle expression doucement expressive pour mourir : fermer son parapluie

prendre des petites routes dans la campagne en allant à l’aéroport un jour de grève

toujours aussi formidable de décoller et d’atterrir, en regardant le fonctionnement des ailes en prime

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3 petites gouttes de pluie qui rafraîchissent l’aube

imprimer une affiche “c’est pas la fin des haricots” après avoir appris une mauvaise nouvelle

prendre le bateau au soleil couchant, quand la lumière est rose sur la mer

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aller chez le vitrier avant la fermeture annuelle, pour faire découper un rond dans une vitre, bien plus compliqué que dans un film policier

admirer de très beaux objets dans des magasins sans avoir envie de les acheter

faire des tas de petites fenêtres-découpes dans une plaque de BA13 pour ajuster parfaitement les creux et les bosses

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comprendre mieux ses angoisses grâce à un rêve

trouver un docteur compétent qui peut vous recevoir le jour-même

l’apéro au soleil du soir, en regardant les fleurs entre 2 articles de journal

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ne pas confondre les colombes et les pigeons

peindre dans des assiettes, en discutant cuisine

partir en retard et puis arriver en avance

quelle que soit la saison (suite)

Un petit bonus pour Camille :

 

Fabienne Yvert

 

avoir 3 idées à la seconde en buvant du thé devant la mer déchaînée

allier des chaussures chaudes vert pomme à semelles rouges avec un pantalon écossais

attendre le bus dans une petite rue oubliée & rencontrer des amis qui passent par là

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offrir un jeune citronnier à sa vieille mère déprimée

attendre le coucher du soleil, l’éclaircie du soir dans la tempête

remercier l’araignée de mer rouge de nous donner sa chair blanche

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prendre des vacances & de l’altitude

suivre par la fenêtre du train un paysage bien connu en voiture

un petit jardin plein de fleurs digne de “la maison de Toutou” au bout d’une route de montagne

 

quelle que soit la saison mais j’avoue que ça tombe bien

 

 

Fabienne Yvert

Extrait de la 4e de couv :

Lors d’une journée particulièrement pourrie, une amie m’a suggéré cette méthode : penser à 3 trucs bien dans la journée avant de s’endormir apaisée. Je l’ai appliquée une année entière en 2016, et m’y suis tenue […]

J’aurais pu tout aussi bien faire une liste de 3 trucs nazes dans la journée pour les dénoncer – mais déjà que la vie n’est pas drôle tous les jours… !

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« C’est moins grave que si c’était pire »

Docteur A.-B. Bérurier

 

les idées viennent en regardant

marcher sur la digue dans la tempête, en tenant sa capuche à 2 mains

la dernière est la bonne, juste avant de s’endormir

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voir loin dès le matin

un paysan qui parle de sa vie, les coudes posés sur une toile cirée imprimée peau de vache

ouvrir un colis oublié le dimanche soir comme si le facteur venait juste de passer

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être suffisamment en avance pour prendre quand même son train quand on s’est trompé de gare

débarquer sous le soleil quand la météo prévoyait la pluie

visiter une école d’art sans avoir immédiatement envie de s’enfuir

 

« Aux séparés »

 

« Aux séparés » – Telle est la dédicace de  Pense aux pierres sous tes pas. Voici le prélude :

Les mots que vous allez lire n’ont d’autre ambition que de témoigner de notre histoire, depuis notre enfance compliquée jusqu’aux temps de l’apaisement.

On ne nous a pas payés pour le faire.

On n’en a rien à foutre d’être payés.

On voulait le faire parce qu’on ne dit pas assez que les ombres peuvent être terrassées.

Et qu’on a tous besoin de clarté.

Si ça te laisse de glace, que tu n’es pas chaviré, comment dire, c’est que le diable, une fois encore, s’en serait mêlé ?

 

Antoine Wauters, Pense aux pierres sous tes pas, éditions Verdier, 2018

histoire de fantômes

 

Le célibat est parfois une manière de se masquer à soi-même qu’on est déjà engagé secrètement avec quelqu’un. En dépit des apparences, il n’y a pas de possibilité de rencontre. La place est déjà prise.

Qui serait cet autre si secret ?

Ce peut être un parent qu’on a intériorisé, ou un frère mort avant sa propre naissance, ou encore un grand-parent dont on porte le nom… Parfois, ces personnes seules « vivent » avec un revenant à qui elles font dans leur vie une présence considérable. Elles ne savent pas que ces vampires réclament leur présence et leur attention constante. Et une fidélité absolue. Pour ces hommes ou ces femmes, entrer dans une histoire d’amour, c’est alors abandonner cet autre qui les hante secrètement – vivant ou mort –, et briser un pacte inconscient de loyauté.

Anne Dufourmantelle, Laure Leter, Se trouver

 

Fukuruzaka Yasuo

légende

Pour Sylvain

 

 

Mérimée raconte une légende que j’ai toujours à l’esprit : comment don Juan, se promenant chaud de vin, sur la rive gauche du Guadalquivir, demanda du feu à un homme qui passait rive droite en fumant un cigare, et comment le bras du fumeur (qui n’était autre que le diable en personne) s’allongea tant et tant qu’il traversa le fleuve et vint présenter son cigare à don Juan, lequel alluma le sien sans sourciller et sans profiter de l’avertissement, tant il était endurci.

 

Franck Venaille, C’est nous les Modernes

cueillant un livre… AU HASARD

 

Maeterlinck, admirablement, décrit ce qu’il advient de certains d’entre nous qui ont senti l’odeur du sang plus tôt que d’autres. Ces vulnérables, les voici : Ils sont étranges. Ils semblent plus près de la vie que les autres enfants et ne rien soupçonner, et cependant leurs yeux ont une certitude si profonde qu’il faut qu’ils sachent tout et qu’ils aient eu plus d’un soir le temps de se dire leur secret. Ces êtres étranges, Maeterlinck les nomme « les avertis ». Ils savent. Ils ressentent déjà les premiers signes du mal. Ils ne se trompent pas sur les raisons profondes de cette douleur ! Je ne sais pas pourquoi mais je sens que chacun des poètes que j’aime est une sorte d’ancien averti qui a conservé en lui une part de l’innocence du petit Yniold. Si la poésie possède un sens c’est bien de prendre en charge ces hommes et ces femmes qui semblent demander pardon d’une faute inconnue.

 Franck Venaille, C’est nous les Modernes