inconditionnels

Ça caille sec

 

GEL

 

Dans la rue, nous sommes début décembre,

je croise des gens qui ont l’air frigorifiés

et je me demande comment ils feront

si demain ou après-demain il fait moins dix.

 

Et comment font les canards sur les étangs

quand l’eau passe de l’état liquide à l’état solide,

et les poules d’eau au bord des ruisseaux ?

 

Oh ! comme cela peut être blanc et beau

les cristaux de gel sur les branches des arbres !

 

Je regarde de nouveau les gens frigorifiés

mais éparpillés dans la perspective du boulevard

comme si soudain je les voyais tous figés

dans une peinture accrochée au mur d’un musée.

Heureusement, me dis-je, que l’air ne gèle pas.

 

Jacques Lèbre, AIR, ©le phare du cousseix, 2019

venu le froid

Savoir ce que tout le monde sait, c’est ne rien savoir. Le savoir commence là où commence ce que le monde ignore. La vraie science aussi est située au-delà de la science.

J’estime les animaux. Voyez l’écureuil : il se réveille, broute les jeunes pousses, fait l’amour, guette les noisettes, en croque, en cueille dont il emplit son nid, grimpe aux arbres, redescend, bondit, joue ; venu le froid, il s’endort.

– Mais l’homme n’est pas un écureuil !

– L’homme est un écureuil prétentieux.

Remy de Gourmont, Des pas sur le sable…

notes bressonniennes

 

DES REGARDS

De qui ?    “Un seul regard déclenche une passion, un assassinat, une guerre.”

***

Un ensemble d’images bonnes peut être détestable.

[…]

Une chose ratée, si tu la changes de place, peut être une chose réussie.

***

GESTES ET PAROLES

La vue du mouvement donne du bonheur : cheval, athlète, oiseau.

***

LE RÉEL

Il faut que les personnes et les objets de ton films marchent du même pas, en compagnons.

[…]

Films lents où tout le monde galope et gesticule ; films rapides où l’on bouge à peine.

***

EXERCICES

Donner aux objets l’air d’avoir envie d’être là.

 

Robert Bresson, Notes sur le cinématographe (1950 – 1958)

 

Marion Vanderkerkhove (in Mon Jules)

 

 

Penser qu’on vivra jamais dans cet astre

Parfois me flanque un coup dans l’épigastre

Jules Laforgue

 

Le 20 août 1887, il y a 132 ans, nous quittait le bien-charmant, bien-aimé, bien-tout Jules Laforgue.

Il y a à peu près 5 ans, nous avions commis, mon vieux complice Xavier Brillat et moi, ce court-métrage en guise de salut fraternel et crépusculâtre.  Mais je n’étais pas sûre, l’avais gardé confidentiel (mot de passe : épigastre). Et puis zut, le voilà, sinon sans reproche, du moins sans fard ni retouches.

 

 

 

 

 

 

devinettes (je ne m’en lasse pas)

 

Cette chose boit de l’eau et ne se lave pas ?

La chèvre

 

Est frappé, ne comprend pas ?

L’âne

 

La majesté ?

Le lion

(le grand tueur)

 

Ma petite poterie tombe, ne se brise pas ?

Le lézard

 

L’accroupi ?

Le crapaud

 

Le souverain qui a peur de ses sujets ?

Le hibou

 

Les enfants valent mieux que la mère ?

Les arachides

 

Beaucoup de petits enfants, une seule pièce ?

Un balai

 

Un mort qui porte un vivant ?

Une pirogue

 

Une bande d’étoffe que j’enroule et qui ne finit pas ?

Un chemin

 

Une princesse qui est dans l’eau ?

Le sable

 

Des couvercles égaux ?

Le ciel et la terre

 

De jour, ce n’est rien, de nuit, des haricots ?

Les étoiles

 

 

J.-P. Lebeuf et P.-F. Lacroix, Devinettes peules

 

 

« Falada, comme tu es cloué là »

 

N’aurais jamais pu être un personnage de Grimm. Et d’un, je n’aurais jamais su confectionner la panade que le roi aimait tant. Et de deux, j’aurais oublié l’œuf à jeter en cas de danger, la onzième gaule à couper, le coffret d’or, etc. Je ne me serais jamais souvenue du crapaud qui empêchait la fontaine de couler, de la souris suçant la racine d’un arbre qui depuis ne pouvait plus donner ses pommes d’or…

Et au nom du ciel comment accepter qu’on coupe la tête de mon cheval, Falada, et qu’on la cloue à une porte ?

N’y pensons plus, perdu d’avance, je te dis.

 

Et ce fut le lion

 

La jeune fille sans mains, Le diable aux trois cheveux d’or, Peau-de-Mille-Bêtes. Ne connaissais pas. Les deux frères non plus. Ma phrase préférée dans ce conte, au point que j’interrompis ma lecture à la moitié de l’histoire, ma phrase préférée que je me suis répétée tout le long du chemin vers l’école, ma phrase préférée, donc : “Et ce fut le lion qui eut le petit fermoir d’or.”

 

Les frères Grimm, Les deux frères, trad. Marthe Robert