inconditionnels

mauvais souvenirs

Ne pas manger de raisin

Elle était demi-pensionnaire. Un jour, à la cantine, il y a eu du raisin, qui venait de France. C’était rare. Les sœurs en ont donné à toutes les élèves. Mais à elle, elles lui ont dit : « Tu ne connais pas, tu n’en as pas besoin », et elles ne lui en ont pas donné. C’est vrai qu’elle ne connaissait pas. Mais elle en aurait bien mangé, ça lui faisait envie.

C’était du racisme.

Elle a raconté à ses parents qu’il y avait eu du raisin à la cantine et que les sœurs ne lui en avaient pas donné parce qu’elle ne connaissait pas. Son père est allé faire du scandale et il l’a désinscrite de la cantine. Après ça il venait la chercher tous les midis.

Un jour où son père était en retard, elles l’ont mise à l’attendre à la chapelle, toute seule, dans la chaleur. Elle s’est trouvée mal.

Elle garde de mauvais souvenirs de cette école.

Une fois, de rage, elle s’est glissée sous le bureau de la maîtresse et elle le lui a renversé sur elle. On l’a enfermée au cachot.

Philippe Annocque, Les singes rouges, Quidam éditeur, 2020

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Yvert en été (3)

Pour Camille

 

Je demande un sandwich jambon-cornichons :

les serveurs se repassent la question :

(EST-CE QU’IL Y A DES CORNICHONS ?)

(À PART TOI !)

Fabienne Yvert, Télescopages, éd. Attila

 

Mortifiée, je suis ; je voulais te faire part de son tourniquet. Las, impossible de le mettre en page. Bref, la seule chose à faire, se procurer le beau livre – je l’ai trouvé à la médiathèque de mon quartier !

Yvert en été (2)

 

Pour Camille

 

Ou Ou

Quand je m’ennuie je tricote

des rangs de laine pour m’habiller

ou des rangs de mots dans un petit cahier

je détricote les mots des autres

pelote – bobine – filature

ou je regarde les nuages passer

moutons changeants et le vol des martinets

ou le chant du rossignol avec un thé à la menthe

ou c’est bientôt l’heure de l’apéro

le soleil à l’ouest

le temps passe vite sans TV sans journal sans radio

 

Fabienne Yvert, Télescopages, éd. Attila

Les gens, tout de même

 

Quelqu’un m’avait dit gentiment : Mais pourquoi écris-tu comme ça ? Très gentiment, avec une incompréhension douce, comme si je m’évertuais à fermer un œil en permanence ; comme si je parlais en poussant des petits cris à la place des virgules ou que je portais une perruque Louis XV pour aller faire mes courses. Pourquoi fais-tu ça ?

Olivier Cadiot, Histoire de la littérature récente (1)

 

Momo