inconditionnels

« Aux séparés »

 

« Aux séparés » – Telle est la dédicace de  Pense aux pierres sous tes pas. Voici le prélude :

Les mots que vous allez lire n’ont d’autre ambition que de témoigner de notre histoire, depuis notre enfance compliquée jusqu’aux temps de l’apaisement.

On ne nous a pas payés pour le faire.

On n’en a rien à foutre d’être payés.

On voulait le faire parce qu’on ne dit pas assez que les ombres peuvent être terrassées.

Et qu’on a tous besoin de clarté.

Si ça te laisse de glace, que tu n’es pas chaviré, comment dire, c’est que le diable, une fois encore, s’en serait mêlé ?

 

Antoine Wauters, Pense aux pierres sous tes pas, éditions Verdier, 2018

histoire de fantômes

 

Le célibat est parfois une manière de se masquer à soi-même qu’on est déjà engagé secrètement avec quelqu’un. En dépit des apparences, il n’y a pas de possibilité de rencontre. La place est déjà prise.

Qui serait cet autre si secret ?

Ce peut être un parent qu’on a intériorisé, ou un frère mort avant sa propre naissance, ou encore un grand-parent dont on porte le nom… Parfois, ces personnes seules « vivent » avec un revenant à qui elles font dans leur vie une présence considérable. Elles ne savent pas que ces vampires réclament leur présence et leur attention constante. Et une fidélité absolue. Pour ces hommes ou ces femmes, entrer dans une histoire d’amour, c’est alors abandonner cet autre qui les hante secrètement – vivant ou mort –, et briser un pacte inconscient de loyauté.

Anne Dufourmantelle, Laure Leter, Se trouver

 

Fukuruzaka Yasuo

légende

Pour Sylvain

 

 

Mérimée raconte une légende que j’ai toujours à l’esprit : comment don Juan, se promenant chaud de vin, sur la rive gauche du Guadalquivir, demanda du feu à un homme qui passait rive droite en fumant un cigare, et comment le bras du fumeur (qui n’était autre que le diable en personne) s’allongea tant et tant qu’il traversa le fleuve et vint présenter son cigare à don Juan, lequel alluma le sien sans sourciller et sans profiter de l’avertissement, tant il était endurci.

 

Franck Venaille, C’est nous les Modernes

cueillant un livre… AU HASARD

 

Maeterlinck, admirablement, décrit ce qu’il advient de certains d’entre nous qui ont senti l’odeur du sang plus tôt que d’autres. Ces vulnérables, les voici : Ils sont étranges. Ils semblent plus près de la vie que les autres enfants et ne rien soupçonner, et cependant leurs yeux ont une certitude si profonde qu’il faut qu’ils sachent tout et qu’ils aient eu plus d’un soir le temps de se dire leur secret. Ces êtres étranges, Maeterlinck les nomme « les avertis ». Ils savent. Ils ressentent déjà les premiers signes du mal. Ils ne se trompent pas sur les raisons profondes de cette douleur ! Je ne sais pas pourquoi mais je sens que chacun des poètes que j’aime est une sorte d’ancien averti qui a conservé en lui une part de l’innocence du petit Yniold. Si la poésie possède un sens c’est bien de prendre en charge ces hommes et ces femmes qui semblent demander pardon d’une faute inconnue.

 Franck Venaille, C’est nous les Modernes

prosopopée aviaire

 

Il est vrai que je ne me tiens pas perpétuellement au balcon ou à la fenêtre, mais je n’ai pas vu le moindre oiseau dans le ciel depuis ce matin. Je les imagine, réunis en congrès, toutes espèces confondues : « Pas un d’entre nous ne devra survoler le parc aujourd’hui ! »

Jean-Luc Sarré, Apostumes

en coulisse

 

Il recommençait à neiger quand je me suis mis en chemin. C’était une neige qui tombait bien droit, et de laquelle se dégageait une étonnante impression de calme et de discipline. C’était comme si, en coulisse, on avait pris soin de rappeler à chaque flocon les consignes : Allez-y doucement, attendez bien, avant de vous lancer, que ceux du bas aient touché terre, prenez vos distances, respectez les écarts, pas de bousculade et tout ira bien.

Et tout se passait effectivement pour le mieux.

Joël Egloff, J’enquête, 2016