papillon

les ptits jeudis

 

Le matin, c’est la radio qui me réveille. Je bois mon café au lait dans un joyeux boucan. Plus tard, après l’école et les devoirs, Nounou me dit, Allume le poste. Il y a deux chaînes en noir et blanc. Le soir, pas question de rater le feuilleton du soir. Le jeudi après-midi, il y a « Les petits jeudis ». Allume le poste. Installée sur le canapé, je dévore tout ce qui passe. Mon idole est un canard qui s’appelle Saturnin. Sa voix m’hypnotise, surtout quand il répète, haletant, la belette, la belette. Nounou repasse au milieu de la salle et s’essuie les yeux de rire. Il y a cette bonne odeur de fer chaud, le bruit qu’il rend sur le linge humidifié par les pattemouilles. On est jeudi, le plus beau jour de la semaine.

Mais comment jamais pardonner à Jean Tourane de m’avoir fait croire au fil des épisodes que l’oiseau qui jouait Saturnin était une seule et même volaille.

Le capital sympathie des papillons, extrait

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abri

à la mer

 

De temps en temps, on passait la frontière. On allait à la mer. Debout, les pieds dans l’eau, je pioche dans un cornet de frites brûlantes. Je ne vois pas très bien ce qu’il peut y avoir de meilleur sur terre, en fin d’après-midi. Je suis avec Nounou et on est quelque part, en Belgique.

Le capital sympathie des papillons, extrait

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Nounou vit aujourd’hui à Coutances, dans un ehpad où comment dire, ils font ce qu’ils peuvent. Je vais la voir de temps en temps. Y retourne aujourd’hui. À chaque fois, Nounou me dit, les yeux dans les yeux, « C’est ma dernière demeure ».

Dieu existe (il est blonde et il a les yeux verts)

 

Je déchausse. J’en ai marre. Je m’assieds à côté de mes skis. Tout est froid. Au bout d’un moment, on vient. Qu’est-ce que tu fais là ? J’ai déchaussé.

La mono ne sait pas faire mon chignon. Ça ira comme ça, hein… Elle rigole ou quoi, j’ai beau n’avoir que cinq ans, je vois très bien que ça ne va pas du tout.

Un après-midi, on nous fait écrire des lettres à la famille, pourquoi pas. Je vais bien, je mange bien, je dors bien. C’est vrai et je sais l’écrire. Les cabinets senté movais. C’est vrai aussi, mais on confisque ma lettre. À la place, Mer recevra un mot de la mono Elle va bien, elle s’adapte au groupe et fait des progrès en ski.

Tu t’étais fait des amis quand même ? – Pas envie.

Pas UN seul bon souvenir ? – Si, une fois, je regarde des enfants jouer au tape-cul sur un tronc d’arbre. Ça sent la forêt, c’est tranquille, on est bien.

La colo ne dure qu’une semaine, j’ai l’impression que ça fait un mois entier. Enfin, un très beau jour, sur le quai de la gare, Mer vient me chercher. Elle va me ramener, j’y crois pas, elle va me ramener. Elle me confiera bien des années plus tard avoir eu l’impression qu’en la repérant au milieu des autres parents, j’avais vu Dieu.

heurs

 

Nounou me montre une photo de ses parents.  Je la connais par cœur.  Carrée,  les bords beiges dentelés.  Amiens,   au cœur du XIXe.   Le père et la mère d’une nombreuse famille.   Nounou énumère, Mon petit frère Guy, mon grand frère Michel, ma petite sœur Christiane, mon autre petite sœur Mireille, qui habitait la Croix-de-Chavaux, tu te souviens. Ma grande sœur Reine. On était malheureux, tu sais. C’était dur. On n’avait pas d’argent. On s’aimait bien. On n’était pas malheureux.

 

propos de table

Mais de qui parle-t-on. Occupée à faire bonne figure, je n’ai pas fait attention à ce qui se disait et n’y suis plus du tout.  Toute la table normande  semble se moquer d’un certain Paul,  pas bien malin,  tout en os,  une drôle de tête et une de ces pommes d’Adam,   pauvre Paulo.  Nounou s’essuie les yeux de rire, me regarde et s’excuse Il t’aimait bien, va, vous vous entendiez bien tous les deux, hein… Je crois deviner mais les noms ne collent pas. Vous parlez de Georges, ton mari ? Les attablés pouffent de plus belle, C’est vrai qu’on l’appelait Georges ! Je prends une gorgée de mousseux pour y comprendre quelque chose. Il ne s’appelait pas Georges ? Silence.

Ben non, c’était Paul, son nom. Mais pourquoi ? Est-ce que je sais, moi, même ses parents voulaient pas l’appeler Paul alors nous on l’a appelé Georges. J’ai soudain l’impression d’être tombée chez des fous furieux.