L’Autriche. L’homme aussi.
Louis Scutenaire, Mes inscriptions
Comment s’appelait cette fille sublime aux cheveux platine. Le ténébreux de la classe m’avait demandé à la rentrée, on ne connaissait pas encore bien nos noms, Tu sais où elle est… la fille aux cheveux d’argent, presque blancs, tu vois ?
Premier cours de philo, on apprend que Nietzsche n’est pas au programme. C’est pas grave, dit-elle, Nietzsche, c’est pas trop un philosophe… Sans argumenter sans rien, elle achève dans une pantomime de mépris absolu, moue descendante, yeux au ciel et voix moribonde, À peine un écrivain…
Tu es belle et tu as le droit de dire n’importe quoi. Vraiment n’importe quoi.
À cet instant, précisément, pour moi, ta beauté s’envola.
Talon et pointe et pas de polka.
Elles me transportent d’emblée dans un autre temps, L’âge heureux exactement, nous voulions tous devenir ballerines et ballerins, presque tous.
Elles ne ressemblent pas le moins du monde à des chaussons de danse, ces grolles, mais le grain est là. La position aussi, ne serait-ce pas une esquisse de troisième. Chaussant cette double blêmitude, on pourrait voler qui sait, s’envoler loin, planer sans fin, ça a l’air si souple, si indulgent, ça doit envelopper le pied comme une seconde peau aimante et hop.
© Naoko Tamura
Une chose vraie, quoi. Multipliée par deux.
Comme Le temps des cerises était tombé dans la conversation et l’espace détente, la petite Pâques (comme on l’appelle) soupira, Le merle moqueur. On changea de sujet, on n’allait peut-être pas passer la vie sur Le temps des cerises, on ne l’a même pas chanté. Dès qu’un silence s’installait, elle lâchait de sa voix fluette mais décidée Le merle moqueur, parfois même deux fois, Le merle moqueur, le merle moqueur. Et j’ai bien cru que j’allais tourner démente, moi aussi, en plein espace détente. Le merle moqueur, le merle moqueur, le merle moqueur.
Discussion de café. Discussion kilos. Discussion de quand ça date cette obsession, comment ça s’est plus ou moins résolvé – c’est plus parlant, résolvé.
S’ensuit, fatal, la discussion fringues. Moi, le matin, quand je m’habille, tout ce à quoi j’aspire, c’est qu’on ne me jette pas de pierres – ne dis-je pas.
Porte des Lilas, dans le tram, une place se libère. Il a huit ans à tout casser, elle sept trois-quarts. Ils rivalisent de fossettes. Le frère hurle à la sœur, Assieds-toi ! Mais assieds-toi ! Allez assieds-toi, quoi ! Elle se fige, consciente des yeux de tous les voyageurs rivés sur elle. Au bout d’une minute d’éternité, elle rompt le silence – Mais toi, tu es plus vieux que moi.
Clic.