Poème sans risque pour les dauphins
Aucun dauphin n’a été maltraité
pendant l’écriture de ce poème.
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Poèmes évidents
Guy Bennett, trad. de l’américain par Frédéric Forte & Guy Bennett
Je l’aime beaucoup le petit Indien tout sourire qui vend ses fruits exotiques devant le kiosque à journaux. Lui ai acheté les yeux fermés une belle grappe de raisin blond pour pas cher, que j’ai rincée comme il faut, grain à grain. Pourtant, à certain arrière-goût tenace qui ne trompe pas, je me suis dit que c’est peut-être avec du savon que j’aurais dû y aller.
Je toussais comme un dératé. Personne n’était fichu de me trouver un médecin, même Lili, elle m’a suggéré d’aller aux urgences de l’hôpital, mes voisins m’ont dit que c’était un conseil meurtrier. Dan m’assure qu’à Rome on délivre des antibiotiques sans ordonnance. Je vais de ce pas faire entendre ma toux à une vieille pharmacienne grincheuse, qui m’enjoint de consulter un médecin. Le noble pharmacien aux cheveux blancs de la place d’Espagne me donne un sirop, ça fait un mois que je m’abreuve de ces potions nauséeuses. Enfin un assassin du côté du tombeau de l’Auguste Imperator me vend des antibiotiques, avec une posologie que je lui fais répéter trois fois. Je n’ai pas trop confiance : je me traîne sur le Corso, j’entre dans les pharmacies pour montrer mon médicament, je demande si la dose prescrite n’est pas criminelle, on a plutôt envie de m’envoyer chez un psychiatre.
Hervé Guibert (mon ami, mon frère, asteure surtout), L’incognito
En lisant et relisant Lettres à Eugène
Y’a pas, c’est le XXe siècle qui rapplique sans prévenir, quand on s’écrivait.
Quand on s’écrivait, ça voulait dire timbres, choix des timbres, salive, petits objets plats qu’on glisse dans l’enveloppe pleine à craquer d’images, de dessins, vignettes, tickets de cinéma, de concerts, papiers de bonbons, rébus, plans, fleurs bien sûr et feuilles aux nervures estranges et taches de mûres sur le papier, taches d’amour aussi – j’ai pensé à toi hier, regarde – fraises écrasées.
Eugène envoie à Hervé une petite enveloppe elle-même enveloppée d’une autre et d’une autre encore. Hervé a peur d’une mauvaise plaisanterie, il n’y aura rien au bout du compte, ce sera une métaphore imbécile. Or, pas du tout. Eugène lui a bel et bien offert une petite chose, « la petite médaille blanche » qu’Hervé portera sur lui, en secret.
Une petite médaille blanche – rien moins.
Fais-en ton miel si tu veux, tu es libre. Je n’aime pas le miel plus que ça, moi. En tout cas, c’est récent et pas tous les miels. Je me suis forcée ces derniers jours pour retrouver un filet de voix. Le miel, pour moi, c’est un peu comme les huîtres. Je me méfie encore. J’en fais mes huîtres, ça se dit moins et pour cause.
Ma parole mais je râle ! Alors qu’il y a des choses exquises absolument. Le ukulélé, je lui pince une ou deux cordes pour scander certaines mélodies et le roi n’est pas mon cousin et je suis en pyjama ; le point-virgule ; les amis qui m’ont souhaité mon anniversaire ; les Lettres à Eugène, à lire et relire jusqu’à plus soif, qui redonnent envie de tomber amoureux ; la visite d’une araignée ducale voire archiducale – elle veillera sur mon sommeil ; le point-virgule, j’y reviens, que serait ma vie sans le point-virgule, je te demande un peu… La liste est longue, Seigneur, si longue – et j’ai sommeil (on parlera du tiret et du pyjama une autre fois).
En voyage, tout le monde vous le dira, on se fait des amis bleus
là, c’était dans le quartier de Nippori.
Il m’a suivie jusqu’ici, lui. D’abord de loin
– qualité essentielle en amitié, la discrétion
puis il s’est enhardi
– le courage, c’est pas mal non plus
c’est ça les vrais amis bleus

ils sont bleus et ils vous suivent partout

même par temps de pluie
Il m’a dit Regarde, il y a un reflet
Attends, je vais me mettre au milieu
(marre d’être photographié à gauche)
Voilà, c’est parfait.