Eugène Savitzkaya

de papier

 

L’avais noté en bleu ciel de mer sur mon agenda de papier, en avais tellement caressé l’idée que le soir venu, plus l’énergie, plus la force, plus la foi. Pas pu quoi, pas pu aller l’écouter jeudi dernier parler de son dernier bouquin de papier. Pour me consoler, je relis Fou civil.

***

Celui qui mange seul aurait bien tort de se priver de décorum. Posé sur une assiette blanche, la boîte de sardines est un étui d’argent contenant des barrettes de vermeil. Un mouchoir brodé sous l’assiette accentue encore l’effet. Si, comme pain, il n’y a que des biscottes, celui qui mange seul ne doit jamais se priver de les extraire de leur emballage et de les dresser en château de cartes représentant le fameux palais de Soliman roi des Djinns, les sardines ne refroidiront pas pour autant et leur parfum pourra entretenir l’appétit de l’architecte de service. L’essentiel, dans un tel repas, est de se ménager des pauses, dans la mastication et la déglutition, comme pour une conversation silencieuse et des toasts portés en l’honneur de qui le mérite et comme il se doit. Celui qui mange seul use pour boire son vin d’un verre à pied dans lequel il consent à verser de la bière ou de l’eau quand le vin manque ou que son humeur n’est pas aux boissons fermentées.

Eugène Savitzkaya, Fou civil, Argol, 2014

Eugène

 

 

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Il est où, Eugène ?

Je comprends pas, il était là il y a deux minutes

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Il ne s’est pas senti bien

est allé s’allonger

il est désolé, tu sais

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C’est vrai ?

C’est trop dommage,

j’avais apporté mon Bufo bufo bufo

~

mercredi 29 juin

Les Traversées

2 rue Édouard Quenu

75005 Parisse

 

le mal du siècle (dernier)

 

En lisant et relisant Lettres à Eugène

 

Y’a pas, c’est le XXe siècle qui rapplique sans prévenir, quand on s’écrivait.

Quand on s’écrivait, ça voulait dire timbres, choix des timbres, salive, petits objets plats qu’on glisse dans l’enveloppe pleine à craquer d’images, de dessins, vignettes, tickets de cinéma, de concerts, papiers de bonbons, rébus, plans, fleurs bien sûr et feuilles aux nervures estranges et taches de mûres sur le papier, taches d’amour aussi – j’ai pensé à toi hier, regarde – fraises écrasées.

 

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Eugène envoie à Hervé une petite enveloppe elle-même enveloppée d’une autre et d’une autre encore. Hervé a peur d’une mauvaise plaisanterie, il n’y aura rien au bout du compte, ce sera une métaphore imbécile. Or, pas du tout. Eugène lui a bel et bien offert une petite chose, « la petite médaille blanche » qu’Hervé portera sur lui, en secret.

Une petite médaille blanche – rien moins.

 

 

automédication

 

Fais-en ton miel si tu veux, tu es libre. Je n’aime pas le miel plus que ça, moi. En tout cas, c’est récent et pas tous les miels. Je me suis forcée ces derniers jours pour retrouver un filet de voix. Le miel, pour moi, c’est un peu comme les huîtres. Je me méfie encore. J’en fais mes huîtres, ça se dit moins et pour cause.

 

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Ma parole mais je râle ! Alors qu’il y a des choses exquises absolument. Le ukulélé, je lui pince une ou deux cordes pour scander certaines mélodies et le roi n’est pas mon cousin et je suis en pyjama ; le point-virgule ; les amis qui m’ont souhaité mon anniversaire ; les Lettres à Eugène, à lire et relire jusqu’à plus soif, qui redonnent envie de tomber amoureux ; la visite d’une araignée ducale voire archiducale – elle veillera sur mon sommeil ; le point-virgule, j’y reviens, que serait ma vie sans le point-virgule, je te demande un peu… La liste est longue, Seigneur, si longue – et j’ai sommeil (on parlera du tiret et du pyjama une autre fois).