Hervé Guibert

« quelqu’un de très cher »

 

Qu’est-ce que ça fait de perdre ses parents ?

Quand je perdrai mes parents, je serai triste, mais je ne peux pas savoir quelle sensation ça fait. Depuis ma naissance je vis avec mes parents, c’est quelqu’un de très cher. Il y en a qui n’aiment pas leurs parents. Moi j’adore les miens. Ils ne me battent pas.

Propos recueillis par Hervé Guibert

Les enfants exceptionnels [ici, Paco] L’Autre journal

 

faire partie du siècle

 

Peux-tu imaginer un de tes contemporains qui n’aurait chez lui ni ordinateur, ni instrument de musique, ni même de télévision et de radio, et qui de surcroît ne pratiquerait aucun sport ?

Je ne sais pas si on pourrait dire que c’est quelqu’un qui est pauvre. Mais c’est quelqu’un qui n’a pas de chance. Dommage qu’il ne puisse connaître ces choses qui font partie du siècle. Il y a sûrement des gens comme ça dans des pays comme l’Amérique du Sud, des pays pauvres.

Tu n’avais pas à chercher aussi loin : il y a un tel spécimen devant tes yeux…

Oh ! Je suis désolé…

Propos recueillis par Hervé Guibert,

Les enfants exceptionnels [ici, Emmanuel] L’Autre journal

et pour toi ?

 

Quelles seraient pour toi les vacances idéales ?

Ce serait génial. Ce serait se réveiller tous les jours à dix heures, ce serait aller au village, m’amuser, faire du vélo. Faire tout ce dont j’ai envie. Et après rentrer chez moi et regarder les étoiles quand il fait chaud, boire le thé et se coucher. C’est bête mais c’est bien.

Propos recueillis par Hervé Guibert

Les enfants exceptionnels [ici, Gaspard] L’Autre journal

énigme

 

Nous l’avons tous été. Pas un jour sans que j’y pense. Tout m’y ramène. Que s’est-il donc passé. Je croise un vieux ronchon, une vieille chafouine et je me demande, était-elle déjà chafouine, et lui, déjà ronchon, depuis toujours ? La digne vieillarde à la voix de crécelle dans le bus – elle commente les minutes, elle nous crucifie – n’a pas toujours été comme ça. C’est pas possible. Ou alors si ?

 

hg

 

Et nous. La plupart d’entre nous étions des timides. La bande des timides. On dit de Laforgue, timide à la limite de la timidité, qu’il avait des mines de prêtre. Et Nicolas de Staël. J’y reviens toujours. Comment étais-tu avant ? Comment étais-tu, bien avant  de te jeter par la fenêtre, le petit Nicolas de Staël ?

abandon syndrome

 

Je toussais comme un dératé. Personne n’était fichu de me trouver un médecin, même Lili, elle m’a suggéré d’aller aux urgences de l’hôpital, mes voisins m’ont dit que c’était un conseil meurtrier. Dan m’assure qu’à Rome on délivre des antibiotiques sans ordonnance. Je vais de ce pas faire entendre ma toux à une vieille pharmacienne grincheuse, qui m’enjoint de consulter un médecin. Le noble pharmacien aux cheveux blancs de la place d’Espagne me donne un sirop, ça fait un mois que je m’abreuve de ces potions nauséeuses. Enfin un assassin du côté du tombeau de l’Auguste Imperator me vend des antibiotiques, avec une posologie que je lui fais répéter trois fois. Je n’ai pas trop confiance : je me traîne sur le Corso, j’entre dans les pharmacies pour montrer mon médicament, je demande si la dose prescrite n’est pas criminelle, on a plutôt envie de m’envoyer chez un psychiatre.

Hervé Guibert (mon ami, mon frère, asteure surtout), L’incognito

le mal du siècle (dernier)

 

En lisant et relisant Lettres à Eugène

 

Y’a pas, c’est le XXe siècle qui rapplique sans prévenir, quand on s’écrivait.

Quand on s’écrivait, ça voulait dire timbres, choix des timbres, salive, petits objets plats qu’on glisse dans l’enveloppe pleine à craquer d’images, de dessins, vignettes, tickets de cinéma, de concerts, papiers de bonbons, rébus, plans, fleurs bien sûr et feuilles aux nervures estranges et taches de mûres sur le papier, taches d’amour aussi – j’ai pensé à toi hier, regarde – fraises écrasées.

 

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Eugène envoie à Hervé une petite enveloppe elle-même enveloppée d’une autre et d’une autre encore. Hervé a peur d’une mauvaise plaisanterie, il n’y aura rien au bout du compte, ce sera une métaphore imbécile. Or, pas du tout. Eugène lui a bel et bien offert une petite chose, « la petite médaille blanche » qu’Hervé portera sur lui, en secret.

Une petite médaille blanche – rien moins.

 

 

automédication

 

Fais-en ton miel si tu veux, tu es libre. Je n’aime pas le miel plus que ça, moi. En tout cas, c’est récent et pas tous les miels. Je me suis forcée ces derniers jours pour retrouver un filet de voix. Le miel, pour moi, c’est un peu comme les huîtres. Je me méfie encore. J’en fais mes huîtres, ça se dit moins et pour cause.

 

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Ma parole mais je râle ! Alors qu’il y a des choses exquises absolument. Le ukulélé, je lui pince une ou deux cordes pour scander certaines mélodies et le roi n’est pas mon cousin et je suis en pyjama ; le point-virgule ; les amis qui m’ont souhaité mon anniversaire ; les Lettres à Eugène, à lire et relire jusqu’à plus soif, qui redonnent envie de tomber amoureux ; la visite d’une araignée ducale voire archiducale – elle veillera sur mon sommeil ; le point-virgule, j’y reviens, que serait ma vie sans le point-virgule, je te demande un peu… La liste est longue, Seigneur, si longue – et j’ai sommeil (on parlera du tiret et du pyjama une autre fois).