À bientôt (3 et fin)

Quelqu’un qui regarderait ma bibliothèque et à qui je dirais que je suis ignorant jouerait peut-être l’étonnement. Pourtant, c’est la vérité, lire ce n’est pas tellement apprendre (au sens scolaire du terme), c’est recevoir, un peu comme la terre reçoit la pluie, et l’absorbe. Un livre, en quelque sorte, vient humidifier notre terreau.

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Dans ses conversations avec Claude (Rouquet) (ça et 25 centimes publié à L’Escampette), Alberto Manguel relate cette rencontre sur le bateau qui l’amenait en Europe en 1969 : un monsieur faisait des allers et retours Le Havre – Buenos-Aires, pour son plaisir. Il louait une cabine de première classe, faisait la traversée, restait une journée à Buenos-Aires, puis il reprenait le bateau en sens inverse pour Le Havre. Il habitait près de la place d’Italie. Il s’appelait Fred Bérence, il était écrivain, quelques petits textes, dans un style très sobre. Il avait écrit sur Byzance, sur l’Égypte. C’était un homme très cultivé… Il a raconté à Alberto Manguel qu’il avait rencontré Kafka et beaucoup plus tard Manguel découvrira un livre aux éditions Actes-Sud : Deux soirées avec Kafka, par Fred Bérence. Manguel qui n’avait pas d’argent lorsqu’il est arrivé à Paris a d’abord logé chez lui : Il m’a accueilli dans ce petit appartement où j’avais mon sac de couchage par terre. Il mangeait très misérablement des ravioli « buitoni » qu’il faisait chauffer sur un petit poêle. Jour après jour, nous mangions des raviolis.

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Parfois, quand je vois passer des gens dans la rue, du balcon où je fume une cigarette, je me pose la question : vers où vont-ils ? C’est parce que je connais la réponse qu’ils ont soudain toute ma sympathie. C’est comme un secret, que l’on partage.

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Une vieille dame qui marche plutôt difficilement descend la rue le Dantec en parlant toute seule au niveau du tournant : « Je hais, je hais ce quartier tout de travers ! »

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Cela ne se vérifie peut-être pas chaque fois, mais plus les immeubles sont récents et plus les fenêtres sont petites. Et les poèmes ? Et les romans ?

Jacques Lèbre, À bientôt, Isolato, 2022

À bientôt (2)

Georges Perros : Écrire, c’est dire quelque chose à quelqu’un qui n’est pas là. Qui ne sera jamais là. Ou s’il s’y trouve, c’est nous qui serons partis.

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Là-bas, isolée au milieu d’un pré ou d’un champ : sa Majesté, l’arbre, prosternation du regard.

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Si je repense au vol des étourneaux, je me demande si ma fascination ne viendrait pas du fait qu’il aurait pu ressembler, un instant,  à un calligramme d’Apollinaire.

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J’ai vu Dante ! J’ai vu Dante, son visage encapuchonné, son regard légèrement égaré. Je me suis demandé comment il avait fait pour traverser les siècles et se retrouver dans la bolge du métro sous la forme de ce clochard, rencogné dans un angle de la rame. Il est descendu à Chaussée d’Antin. Je ne sais pas s’il est remonté à la surface ou s’il a pris une correspondance pour poursuivre son périple souterrain.

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Lorsque je vois d’un peu loin un homme qui déambule, assez grand, les mains croisées derrière le dos, un peu penché en avant comme s’il était perdu dans ses réflexions ou ses pensées, je crois voir l’ami qui a perdu la mémoire.

Jacques Lèbre, À bientôt, Isolato, 2022

À bientôt (1)

En avant-première, quelques extraits du très beau livre de Jacques Lèbre à paraître. Très bientôt.

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Un jour, on ne sera plus là. Ce fait pour me retenir à chaque instant et qui, le moment venu, n’en fera rien.

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C. se lève de table et à peine debout elle perd soudain l’équilibre. Je l’interroge du regard : « J’ai marché sur une miette ».

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Parfois des phrases prennent forme presque toutes seules dans les pensées, mais dès qu’on veut les écrire, c’est la débandade. On dirait qu’un chat, lui aussi caché dans les pensées, prend un malin plaisir à défaire la pelote.

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Trouvé tout à fait par hasard un alexandrin en allant faire le marché, comme si je l’avais ramassé par terre :

du poisson pour ce soir / pour midi je vais voir.

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Enfant, à la pêche avec mon père, je pouvais rester des heures à regarder flotter le bouchon. J’en venais même à prier pour qu’il ne s’enfonce pas, ce qui serait venu perturber la contemplation. Sans doute est-ce pourquoi je l’ai toujours su, même le panier vide, un pêcheur ne rentre jamais bredouille.

Jacques Lèbre, À bientôt, Isolato, 2022

1999

Retrouvé ces jours-ci par hasard s’il existe ce poème paru dans le magazine franco-japonais « Les Voix ». C’était en 1999. Tu le crois ?

IL

Il m’a appris la chose la plus simple du monde, la plus universellement connue sauf de moi, la plus rassurante aussi, que rien ne peut rivaliser avec la lumière du soleil, rien

Il m’a appris toute chose élémentaire

que le premier mouvement qu’on fait pour marcher n’est pas de lever le pied mais de se pencher en avant

que tout ce que je dis pourra être retenu contre moi

Il m’a appris câlin – câlinou – câlin – câlinou – câlinou – câlinette (bis) avec la voix qui monte à la fin

Il m’a appris que le plus beau livre s’appelle Quand les courges étaient en fleur

et que Pasternak, c’est pas mal non plus

Il m’a appris le quartier des Batignolles avant Barbara

Il m’a appris The Clash

Il m’a appris que j’étais une petite-bourgeoise parce que ça alors vraiment je savais pas. Je buvais du vin, je savais pas

Il m’a appris les dunes de la Somme

Il m’a appris que les Beaux-Arts, c’est pas le top

Il m’a appris que j’avais souvent l’air étonné

Il m’a appris après 10 ans de séparation que c’était pas grave, qu’on pourrait peut-être avoir un enfant

qu’il y a des gens qui ne changent pas

que la marche, c’est un bon moyen de lutter

Il m’a appris qu’il trouvait de temps en temps des tickets de métro (neufs) par terre

Il m’a appris qu’il pouvait vivre avec 10 francs par jour

Il m’a appris sa fontaine préférée

Il m’a appris la fragilité du martinet, qui meurt si on l’encage.

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Et je n’ai pas la moindre photo de Mitja. Tu le crois ?

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