journal

mauviette

 

Cette réticence à l’idée d’avaler un pépin d’orange – même pas sanguine. Et si ç’allait développer un arbre dans mon ventre.

– Comme un arbre de la connaissance ?

– Ça m’étonnerait. J’imaginerais plutôt un baobab, un truc impossible. Le contenu plus gros que le contenant. Difficile à vivre, nan ? Bref, recraché, le pépin.

– Mauviette, va.

 

kids

portrait de l’artiste en jeunes hommes

 

– Dédale et espérance ou Espérance et dédale ?

– Dédale tout seul, ça marche aussi…

– Non… dédale et espérance, ça permettrait de structurer le truc

– Par rapport aux deux parties, ouais…

– La première partie, c’est quand même…

– Je trouve que c’est l’espérance le personnage principal, c’est ce qui donne du sens au truc…

– En fait à la base, y’a pas deux parties

– C’est surtout combattre avec l’utopie quoi

– Ouais et quand t’es dans une lutte, tu peux pas te concentrer !

– Y’a plein de trucs dans les deux mais rien que de dire c’est l’utopie c’est une espérance avec plein de trucs dedans…

Là, j’ai un peu perdu le fil, la jeunesse a changé de sujet. On restait cependant dans la poésie. Dans le bus et dans la poésie.

 

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– D’accord, c’est un peu répétitif mais c’est fait exprès

– C’est un chef-d’œuvre !

– Ouais, je trouve aussi

– Et lui, il est un peu comme nous mais dans l’excès, tu vois ?

– C’est ça, c’est pas le vrai méchant, il a des côtés positifs

– Moi, je crois qu’il est dépressif

– Et puis il a pas la foi, surtout !

– Y’a une fois, il part en vacances avec son amoureuse

– Laquelle ?

– La vraie, elle il l’adore, enfin je crois, et là, c’est cliché à mort mais c’est trop mignon…

 

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J’ai reperdu le fil quand une voix a conclu, On peut se moquer des gens mais au bout d’un moment, c’est chiant. J’étais entièrement d’accord et on est descendus tous les quatre au même arrêt.

 

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Holden Caulfield syndrome

 

Je veux pas y aller. J’irai pas. M’embête pas. Je le sais bien que c’est la rentrée, j’y pense depuis hier nuit, n’importe quoi pour pas y aller je ferais. N’importe quoi. Dans le bus, ça continue. N’importe quoi. Prête à porter ce gilet jaune fluo innommable pour faire traverser les piétons. Pas tous les piétons d’ailleurs. Les enfants seulement. Je ferais traverser les gosses. Rien que ça, toute la journée. La vraie vie. Et puis le souvenir est venu tandis que s’éloignait de mon champ de vision la silhouette de la dame innommable qui saluait à chaque passage les traverseurs, adultes à cette heure. Repensé à Holden Caulfield dans un jardin public qui voulait empêcher les kids de tomber des balançoires.

Ce soir, je reprends le livre que je n’ai pas touché depuis le siècle dernier mais c’était à la fin, je trouve très vite.

Je me représente tous ces petits mômes qui jouent à je ne sais quoi dans le grand champ de seigle et tout. Des milliers de petits mômes et personne avec eux je veux dire pas de grandes personnes – rien que moi. Et moi je suis planté au bord d’une saleté de falaise. Ce que j’ai à faire c’est attraper les mômes s’ils approchent trop près du bord. Je veux dire s’ils courent sans regarder où ils vont, moi je rapplique et je les attrape. C’est ce que je ferais toute la journée.

J.D. Salinger, L’attrape-cœurs, trad. Annie Saumont

À part l’histoire des balançoires, c’est exactement ça.

M’embête pas.