Annie Saumont

Holden Caulfield syndrome

 

Je veux pas y aller. J’irai pas. M’embête pas. Je le sais bien que c’est la rentrée, j’y pense depuis hier nuit, n’importe quoi pour pas y aller je ferais. N’importe quoi. Dans le bus, ça continue. N’importe quoi. Prête à porter ce gilet jaune fluo innommable pour faire traverser les piétons. Pas tous les piétons d’ailleurs. Les enfants seulement. Je ferais traverser les gosses. Rien que ça, toute la journée. La vraie vie. Et puis le souvenir est venu tandis que s’éloignait de mon champ de vision la silhouette de la dame innommable qui saluait à chaque passage les traverseurs, adultes à cette heure. Repensé à Holden Caulfield dans un jardin public qui voulait empêcher les kids de tomber des balançoires.

Ce soir, je reprends le livre que je n’ai pas touché depuis le siècle dernier mais c’était à la fin, je trouve très vite.

Je me représente tous ces petits mômes qui jouent à je ne sais quoi dans le grand champ de seigle et tout. Des milliers de petits mômes et personne avec eux je veux dire pas de grandes personnes – rien que moi. Et moi je suis planté au bord d’une saleté de falaise. Ce que j’ai à faire c’est attraper les mômes s’ils approchent trop près du bord. Je veux dire s’ils courent sans regarder où ils vont, moi je rapplique et je les attrape. C’est ce que je ferais toute la journée.

J.D. Salinger, L’attrape-cœurs, trad. Annie Saumont

À part l’histoire des balançoires, c’est exactement ça.

M’embête pas.

la dent

 

Au mois de septembre je suis allée une semaine en voyage organisé par mon école qui encourage le bénévolat – en juin je m’étais inscrite  pour  jouer de  la  flûte  dans les maisons de  retraite. Le cours privé est catho, on fait sa B.A. comme les scouts. À mon retour je me suis pointée à l’hôpital puisque Jack m’avait promis de redresser ma dent. Cette dent mal plantée qui toujours m’obsède. Il a dit, Enfin te revoilà.  Écoute, on se marie.  Comme  si  on  l’avait  longtemps projeté et qu’enfin la décision soit prise. Il s’est arrêté de me fourrer dans la bouche ses instruments barbares, s’est penché vers le lavabo, m’a tendu un gobelet plein d’eau. Rince-toi. Je tremblais. J’ai renversé de l’eau sur sa blouse blanche. J’ai levé les yeux vers lui. J’ai eu un sourire immense.

 

Il a dit, tranquille, confortable, Ça sera vraiment sans problème de te surveiller les gencives. De vérifier que tout va bien. Je t’aurai sous la main. On se marie, ta mère et moi.

 

Annie Saumont, La dent in Le tapis du salon, nouvelles