inconditionnels

du côté de la rivière

 

J’en connais qui vont pêcher, le dimanche à l’aube, du côté de la rivière qui mousse. Bortch en fait partie. Ça mord bien là-bas, paraît-il. Peu importe l’heure, le temps, la lune, même pas besoin d’appâter, les poissons font pas de manières, ils sont pas compliqués, on peut même gueuler ou sauter sur la berge, si on veut, ça les dérange pas, au contraire. Et si on n’a rien à piquer au bout de son hameçon, c’est pas grave non plus, faut pas s’en faire. Il suffit de mettre sa ligne à l’eau et dans les secondes qui suivent, le bouchon plonge immanquablement. Ils sont pas plus stupides qu’ailleurs, les poissons, c’est pas ça, tout ce qu’ils veulent, c’est qu’on les sorte de l’eau, qu’on les tire de là.

 Joël Egloff, L’étourdissement

les quatre points cardinaux

 

Quand le vent vient de l’ouest, ça sent plutôt l’œuf pourri. Quand c’est de l’est qu’il souffle, il y a comme une odeur de soufre qui nous prend à la gorge. Quand il vient du nord, ce sont des fumées noires qui nous arrivent droit dessus. Et quand c’est le vent du sud qui se lève, qu’on n’a pas souvent, heureusement, ça sent vraiment la merde, y a pas d’autre mot.

 Joël Egloff, L’étourdissement

 

comédie (suite)

 

Je veux bien tourner des merdes avec n’importe qui, pourvu qu’on me laisse faire des films avec Xavier…

Pour celles et ceux qui n’y seraient pas encore allés : La rançon de la gloire n’est pas une comédie comme une autre. Quand Eddie et Osman creusent le sol pour déterrer le cercueil de Charlie, puis remettent ça pour l’enterrer plus loin, comment dire. Quand le maître d’hôtel entièrement dévoué à feu Charlie prend un mouchoir pour nettoyer sa bière pleine de boue, tu disais ? Réminiscence fugace de Benoît Magimel qui lave et relave la pierre tombale de son père (Selon Matthieu). Là non plus, ça ne badinait pas. Alors quoi ?

On est pris. On est cuit. On est frit. On décolle intérieur. L’image reflète la magie du tournage helvète – presque riche, la rime. Il y a de la folie douce là-dedans. Benoît Poelvoorde rayonne,  à la limite du ravi quand il a réussi son coup ; Roschdy Zem étonne, en rabat-joie maison. De leur pas de deux naît l’enchantement. Sans parler de mille autres surprises, humaines ou animales. Un film céleste, dont on ressort, des ailes aux pieds. Ça n’a peut-être pas de rapport mais je vais me remettre à l’argentique.

 

Image

photo Agathe GRAU (lac Léman)

 

P.S. À signaler, le très beau papier de Jean-Baptiste Morain, Inrocks de la semaine dernière http://www.lesinrocks.com/cinema/films-a-l-affiche/la-rancon-de-la-gloire/

comédie

Quand Eddy sort de prison, je me demande s’il ne va pas vouloir y retourner de lui-même, vu sa dégaine, son air perdu. Fortunément, l’ami Osman est là, qui l’attend et l’embarque à bord de sa caisse. On aura souvent l’occasion de les voir ainsi tous les deux côte à côte, en bagnole, roulant fort leurs pensées denses sous des yeux  hallucinés – ou éteints.

Ce simple premier plan pastel nous prend par la main, On ira où tu voudras quand tu voudras… avec Michel Legrand. Jusque dans ces piaules innommables où tout est ocre jaune et marron, et qui semblent battre le rappel des adjectifs en u,  exigu, vétuste, no future – comment ça, c’est pas un adjectif.

Je reviendrai sur le sujet. En attendant, faut y aller, faut pas tarder. Aller voir ces doux dingues qui se sont mis en tête (surtout Eddy) de kidnapper le cercueil de Charlie Chaplin. Faire un bout de chemin avec ces admirables charlots. Ces misfits magnifiques.

La rançon de la gloire, Xavier BEAUVOIS

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Photo Agathe GRAU

family life

 

Il était sur le point de s’endormir quand le téléphone sonna. C’était Eva Lind.

– Tu sais qu’ils droguent les gens ici, déclara-t-elle en bafouillant.

– Je dormais, mentit Erlendur.

– Ils t’assomment avec des pilules, précisa Eva. Je n’ai jamais été aussi stone de ma vie. Qu’est-ce que tu fous ?

– J’essaie de m’endormir, répondit Erlendur. Et toi, tu as encore fait des tiennes ?

– Sindri est passé aujourd’hui, l’informa Eva sans répondre à sa question.

– Tu sais où il est ?

– Il est pas chez toi ?

– Je crois qu’il est parti, répondit Erlendur. Peut-être qu’il est chez ta mère. Dis-moi, on vous autorise à passer des coups de fil à n’importe quelle heure dans cette institution ?

– Moi aussi, ça me fait plaisir de t’entendre, rétorqua Eva Lind. Pour toute information, je n’ai fait aucune connerie, ajouta-t-elle avant de lui raccrocher au nez.

Arnaldur Indradison, trad. Éric Bouty, L’homme du lac

 

 

 

 

 

comme si

 

Je crois toujours que quand nous cherchons un objet qui a disparu, nous éprouvons le même sentiment que devant le néant ou la mort qui nous hantent à ce moment-là et, comme nous ne pouvons pas l’affronter, nous nous accrochons à la disparition de l’objet. Quand l’objet reparaît, si nous l’avons retrouvé, c’est comme si la mort, la disparition de tout s’écartait pour un instant. L’objet est là. Les dieux nous sont propices.

 

jolinavet

Nathalie Sarraute

Entretiens, Simone Benmussa

l’homme qui travaille

 

Pourquoi ne l’avoir pas gardée ? Elle était faite à moi ; j’étais fait à elle. Elle moulait tous les plis de mon corps sans le gêner ; j’étais pittoresque et beau. L’autre, raide, empesée, me mannequine. Il n’y avait aucun besoin auquel sa complaisance ne se prêtât ; car l’indigence est presque toujours officieuse. Un livre était-il couvert de poussière, un de ses pans s’offrait à l’essuyer. L’encre épaissie refusait-elle de couler de ma plume, elle présentait le flanc. On y voyait tracés en longues raies noires les fréquents services qu’elle m’avait rendus. Ces longues raies annonçaient le littérateur, l’écrivain, l’homme qui travaille. À présent, j’ai l’air d’un riche fainéant ; on ne sait plus qui je suis.

Denis Diderot, Regrets sur ma vieille robe de chambre

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