Joël Egloff

en coulisse

 

Il recommençait à neiger quand je me suis mis en chemin. C’était une neige qui tombait bien droit, et de laquelle se dégageait une étonnante impression de calme et de discipline. C’était comme si, en coulisse, on avait pris soin de rappeler à chaque flocon les consignes : Allez-y doucement, attendez bien, avant de vous lancer, que ceux du bas aient touché terre, prenez vos distances, respectez les écarts, pas de bousculade et tout ira bien.

Et tout se passait effectivement pour le mieux.

Joël Egloff, J’enquête, 2016

ça chauffe

Le téléphone sonne. J’ai un pincement au cœur. Ce n’est pas vraiment le fait d’être dérangé maintenant qui me chiffonne, j’ai encore suffisamment de temps devant moi, mais si ce téléphone sonne, maintenant, c’est que j’ai commis une erreur. S’il sonne c’est qu’il est branché, malgré toutes mes vérifications, toute mon attention, toutes mes précautions – putain de merde – , ce téléphone, je l’ai oublié, ce qui aurait pu me coûter cher. Un téléphone qui sonne sans personne pour décrocher, c’est un téléphone qui chauffe, qui chauffe tellement que le bloc de papier, à proximité, se met à jaunir, doucement, à brunir, lentement, pendant que l’irresponsable qui est à l’autre bout insiste, insiste, et fait monter la température, jusqu’à ce que sur le papier, une petite flamme naisse, naïve, mais déjà avide de tout brûler.

Joël Egloff, Les ensoleillés

du côté de la rivière

 

J’en connais qui vont pêcher, le dimanche à l’aube, du côté de la rivière qui mousse. Bortch en fait partie. Ça mord bien là-bas, paraît-il. Peu importe l’heure, le temps, la lune, même pas besoin d’appâter, les poissons font pas de manières, ils sont pas compliqués, on peut même gueuler ou sauter sur la berge, si on veut, ça les dérange pas, au contraire. Et si on n’a rien à piquer au bout de son hameçon, c’est pas grave non plus, faut pas s’en faire. Il suffit de mettre sa ligne à l’eau et dans les secondes qui suivent, le bouchon plonge immanquablement. Ils sont pas plus stupides qu’ailleurs, les poissons, c’est pas ça, tout ce qu’ils veulent, c’est qu’on les sorte de l’eau, qu’on les tire de là.

 Joël Egloff, L’étourdissement

les quatre points cardinaux

 

Quand le vent vient de l’ouest, ça sent plutôt l’œuf pourri. Quand c’est de l’est qu’il souffle, il y a comme une odeur de soufre qui nous prend à la gorge. Quand il vient du nord, ce sont des fumées noires qui nous arrivent droit dessus. Et quand c’est le vent du sud qui se lève, qu’on n’a pas souvent, heureusement, ça sent vraiment la merde, y a pas d’autre mot.

 Joël Egloff, L’étourdissement