inconditionnels

la liste disait

 

Ta sœur et toi aviez quatre ans d’écart. Elle était adolescente lorsque ta mère est morte. Elle était devenue la seule femme de la maison et avait décidé que c’était à elle de s’occuper de toi, elle voulait que tout soit comme avant. Une dizaine de jours après l’enterrement, elle t’avait dit : il va falloir qu’on s’organise sinon on ne va jamais s’en sortir. Tu avais fait oui de la tête sans comprendre, sans chercher à comprendre, ton père prenait soin de vous, vous n’étiez plus que trois mais les choses étaient  comme avant.  Sans en parler  à ton père,  elle  avait noté  sur une feuille de papier  en quoi  consistait  l’éducation  de votre mère et  s’était appliquée à suivre point par point ce que disait la liste. Un soir où je dormais chez toi, tu m’avais montré la feuille que tu avais trouvée en fouillant dans sa chambre. La liste disait :

  • vérifier qu’il fait ses devoirs
  • l’obliger à manger des légumes
  • le soir, aller l’embrasser dans son lit
  • vérifier qu’il ne fume pas en cachette
  • lui laisser regarder la télé le mardi soir et le samedi soir
  • l’obliger à sortir s’aérer dans le jardin le mercredi et le dimanche après-midi
  • vérifier qu’il change de slip (tous les jours) et de chaussettes (tous les trois jours)
  • très important : vérifier qu’il se lave tous les jours (et avec du savon)
  • l’inscrire à une activité sportive
  • aller à la bibliothèque avec lui tous les quinze jours
  • l’empêcher de ne porter que des baskets
  • lui offrir un paquet de vignettes Panini Foot 76 quand il a bien travaillé en classe
  • prévenir papa pour qu’il l’engueule quand il a mal travaillé en classe

 

Elle  y  avait  ajouté  sa touche personnelle,  c’était  à la fin de la liste et ça s’appelait « Touche personnelle » :

  • lui offrir un chien (mais c’est lui qui doit lui donner à manger et le sortir)
  • lui faire écouter Bowie
  • le dégourdir (lessive, cuisine, etc.)
  • inviter Franck à dormir à la maison une fois par semaine

 

Tu avais eu un chien pour tes onze ans, tu connaissais les chansons de Bowie par cœur et moi aussi par la même occasion, elle t’avait appris à faire les lessives de toute la famille avec tant de soin que tu aurais pu ouvrir une blanchisserie, je dormais chez vous tous les mardis soir.

 

Valérie Sigward, Markus presque mort

la vie d’écrivain

 

Vivre la vie d’écrivain, est-ce encore appartenir à l’espèce humaine ?

Cet être si particulier, cet  « original » dont tout le monde se dira en le lisant :  « c’est moi ! »,  a pour seul aliment,  pour seul instrument,  le langage, sujets, verbes, compléments, phrases, adjectifs, adverbes, prépositions, conjonctions, temps, rythme, tout cela qui est le propre de l’homme et rien d’autre.

 

Jérôme Prieur, Proust fantôme

pourquoi

 

Pourquoi les biographies ne commencent-elles jamais par d’autres mots que de coutume ? Ceux-ci, au hasard : « Mort à paris le 18 novembre 1922, Marcel Proust demeure actuellement dans le vingtième arrondissement, non loin de la place Gambetta »…

 

Jérôme Prieur, Proust fantôme

et surtout Chamisso

 

c’est un chat mourant qui m’observe

il me demande guéris-moi

toi l’homme à qui j’accorde foi

il ne suffit pas de m’aimer

 

à ta façon un peu distraite

tu devrais pouvoir me soigner

si tu étais ce dieu des bêtes

que certains disent que tu es

 

or je lui parle doucement

maintenant au-delà des ans

il est compagnon de mes veilles

 

il est présent quand je m’éveille

et je suis certain qu’il m’attend

quelque part dans un creux du temps

 

(i.m. Chamisso)

Jean-Claude Pirotte, Sonnets vagues

quand j’écris le premier vers

 

quand j’écris le premier vers

j’ignore tout du deuxième

j’allais dire du second

voici déjà le quatrième

 

le quatrain c’est le second

il n’y a pas de troisième

les tercets bientôt viendront

si le courage m’entraîne

 

et je commence un tercet

mû par la nécessité

d’aller au bout du sonnet

 

au fond ce n’est pas chinois

n’importe qui a le choix

de pratiquer comme moi

 

Jean-Claude Pirotte, Sonnets vagues

anges

Je venais de lire une nouvelle de Pierre Autin-Grenier qui m’avait terrifiée. Et je tombe dans la rue sur un pigeonneau coincé entre un baquet de plantes et la paroi de verre de la terrasse d’un café. Qu’est-ce qui me prend. Je l’attrape et le ramène à la maison. Depuis, il fait la gueule.

 

 

 

Ah oui, la citation :

Dans une mare de sang mêlé de plumes, à grands coups de machette deux bandits en riant  dépeçaient un ange. (L’ange au gilet rouge)