la dent

 

Au mois de septembre je suis allée une semaine en voyage organisé par mon école qui encourage le bénévolat – en juin je m’étais inscrite  pour  jouer de  la  flûte  dans les maisons de  retraite. Le cours privé est catho, on fait sa B.A. comme les scouts. À mon retour je me suis pointée à l’hôpital puisque Jack m’avait promis de redresser ma dent. Cette dent mal plantée qui toujours m’obsède. Il a dit, Enfin te revoilà.  Écoute, on se marie.  Comme  si  on  l’avait  longtemps projeté et qu’enfin la décision soit prise. Il s’est arrêté de me fourrer dans la bouche ses instruments barbares, s’est penché vers le lavabo, m’a tendu un gobelet plein d’eau. Rince-toi. Je tremblais. J’ai renversé de l’eau sur sa blouse blanche. J’ai levé les yeux vers lui. J’ai eu un sourire immense.

 

Il a dit, tranquille, confortable, Ça sera vraiment sans problème de te surveiller les gencives. De vérifier que tout va bien. Je t’aurai sous la main. On se marie, ta mère et moi.

 

Annie Saumont, La dent in Le tapis du salon, nouvelles

Je me souviens (3)

 

138 – Je me souviens de MARIA ET, un groupe qui, s’il avait continué sur la voie de son séminal 6 titres La fuite en avant, aurait éclipsé Noir Désir. Je tremble encore chaque fois que j’écoute “Allons-nous-en / Voir ailleurs / S’il fait aussi mauvais / La nuit va tomber / Toute la ville est à nous / Jamais de la vie / Je n’ai eu autant envie / Allons-nous-en / Avant de redevenir / Fous”.

160 – Je  me  souviens  d’un adolescent  qui,  au sommet de sa période gothique,  s’offre  un serpent. Un jour, il oublie de refermer la porte du vivarium avant de sortir et l’animal se sauve. Sa mère le retrouve le soir enroulé autour du fil du téléphone. Je n’aurais pas aimé être lui ce soir-là. Mais je n’aurais pas aimé être sa mère non plus.

186 – Je me souviens de ce passage à la fin de “You’re The One, Lee” de MIRACLE LEGION,  qui  me  tire  les  larmes  à  chaque fois  :  la  fille s’est tirée,  il  a  passé  la nuit à  attendre  avec  ses  parents  sur le porche de la maison, le matin elle rapplique, et il ne lui fait même pas un reproche : il la regarde au fond des yeux et lui dit qu’il n’y a qu’elle qui compte. Moi, si j’avais un label, je commencerais par rééditer tous les disques de Miracle Legion.

 Philippe Dumez, Trente neuf ans et demi pour tous

(à suivre)

tout est bien

 

Je les ai vus tout de suite. Le jeune passager assis devant moi aussi. Attablés en terrasse, le père et le fils. Même coupe, même dégaine,  même  personne – à  30 ans  d’écart.  Et ce  n’était  pas  ridicule.  Dans  le bus,  il a dégainé plus vite que moi. Clic. Je m’incline. Ma photo  serait  superflue ;  j’ai tout le temps,  le  bus  s’éternise mais non, pas la  peine, elle a été prise, tout est bien. Y aurait-il,  je ne trouve  pas  le mot.   Serions-nous des relais.  Un peu éblouie,  soudain.

 

yayoi