inconditionnels

Je me souviens

 

006 – Je me souviens que dans la jungle, le lion est mort ce soir, et qu’HENRI SALVADOR chante ça d’un air presque guilleret. Le Salvador, terre de contrastes.

019 – Je me souviens que c’est grâce à SASHA DISTEL que j’entendis pour la première fois BURT BACHARACH (« Toute la pluie tombe sur moi ») et STEVIE WONDER (« Tu es le soleil de ma vie »). Évidemment, le temps que je comprenne qu’il ne les a pas écrites lui-même, ça me prend aussi 20 ans.

033 – Je me souviens d’une chanson qui passe à la radio pendant que mon père conduit et que je regarde les lumières danser au plafond de  l’Alfa  Romeo.  Les paroles  parlent  d’un  danger et m’impressionnent. Depuis que j’ai entendu « La bombe humaine », je sais que si je laisse quelqu’un prendre en main mon destin, c’est la fin.

 

Philippe Dumez, Trente neuf ans et demi pour tous

(à suivre)

la berlue

 

Tout à coup, au beau milieu d’un accès de rire, dû à certaine facétie de Clio la Cendrée, et qui était, vraiment, des plus divertissantes ! – j’eus je ne sais quelle idée obscure d’avoir déjà vu ce gentilhomme dans une toute autre circonstance que celle de Wiesbaden.

En effet, ce visage était une accentuation de traits inoubliable et la lueur des yeux, au moment du clin des paupières, jetait sur ce teint comme l’idée d’une torche intérieure.

Quelle était cette circonstance ? Je m’efforçai en vain de la nettifier en mon esprit. Céderai-je même à la tentation d’énoncer les confuses notions qu’elle éveillait en moi ?

C’étaient celles d’un événement pareil à ceux que l’on voit dans les songes.

Où   cela pouvait-il bien s’être passé ?   Comment accorder mes souvenirs habituels  avec  ces  intenses idées lointaines de meurtre,  de silence profond,  de brume,  de faces effarées,  de  flambeaux et de sang, qui surgissaient dans ma conscience, avec une sensation de positivisme insupportable, à la vue de ce personnage ?

– Ah çà ! balbutiai-je très bas, est-ce que j’ai la berlue, ce soir ?

Je bus un verre de champagne.

Villiers de l’Isle-Adam, Le convive des dernières fêtes

 

DSC07025

histoire d’huîtres

 

«À la Maison Dorée, boulevard des Italiens, Barbey d’Aurevilly vint un jour pour déjeuner.  Beaucoup  de  monde,  une seule place de libre,  à la table du vicomte de Pontmartin,  qu’il n’aimait guère – et la réciproque était vraie.

«Pontmartin était attablé devant une douzaine d’huîtres.

«- Monsieur, dit Barbey d’Aurevilly, vous m’obligeriez infiniment en me permettant de prendre un siège près de vous.

«- Je regrette, répliqua l’autre sèchement, mais je déjeune toujours seul !

«Alors le Connétable, reculant d’un pas et, montrant avec sa canne le plat d’huîtres, s’écria d’une voix retentissante :

– Pourtant, Monsieur, vous êtes déjà treize à table !

 

barbey

Le Moniteur viennois, « la vie littéraire », 1928

 

 

 

 

Au zinc

 

Les zincs se perdent, à Paris. Rien que dans mon quartier, plusieurs ont disparu. Les autres ont changé.

L’autre jour, quand même, dans l’un des rares qui soient restés, deux peintres en bâtiment :

– Quand je bouffais avec ton père, on rigolait tellement qu’on mangeait froid tout le temps.

 Frédéric Berthet, Paris-Berry

 

giorgione smoking

peintre en tableaux

 

Trapaz est peintre en tableaux comme vous savez il fait des paysages  ça  on peut dire que c’est beau,  la rivière et les maisons avec des arbres en automne pour vendre ce n’est pas donné,  ou bien ils viennent chez lui ou bien ils en voient par exemple au café du Marronnier et Boulette leur donne l’adresse pour aller voir surtout pendant les vacances, il va lui-même dans les cafés et les restaurants pour en mettre on reconnaît tout de suite à cause des arbres, il a appris avec mademoiselle Lozière mais lui il a de l’argent il se débrouille presque tous les restaurants d’en ville en ont et dans les maisons aussi il fait un prix suivant que les gens ont de quoi ce n’est pas le même, le gardien de mademoiselle Ariane pour vous dire dans sa cuisine il ne l’a pas payé cher  mais Trapaz n’aime pas qu’on le dise à cause des jalousies toujours cette question, il s’est acheté une radio pour jouer pendant qu’il travaille moi je pourrais le regarder des heures il n’a même plus besoin des cartes postales  tout de suite il commence et  petit à petit on reconnaît les maisons, il fait aussi des bouquets mais c’est plus difficile sur commande parce qu’il faut des petits pinceaux par exemple les primevères et les myosotis c’est du boulot il les copie dans un vase sur la table, les pâquerettes c’est moins cher que les iris l’année dernière il était trop grand il ne l’a pas vendu comme il dit je ne peux pas descendre en-dessous ça serait de l’épicerie, il a un bout de jardin entre le terrain de foot et la salle des fêtes rien que des mauvaises herbes et de la ferraille il aime ça mais les gens disent c’est le dépotoir ils voulaient faire une pétition mais Trapaz s’est fâché il est propriétaire ça lui vient de ses parents mais il sait bien d’où la chatte a mal au pied, c’est Tronche qui veut faire conseiller municipal il n’a aucune chance à cause de sa femme qui couche avec Rivoz tout le pays le sait pour la moralité  surtout qu’il n’a pas encore remboursé la moitié de ce qu’il doit à Gorin pour sa laiterie la nouvelle installation ça vous met la puce à l’oreille.

Robert Pinget, Mahu reparle

le marchand d’oublies

 

Le Marchand d’oublies. Sa boîte rouge (qu’il transporte sur le dos) et son tourniquet attirent des petites filles aux longs pantalons de dentelle, coiffées d’un béret écossais. Il est probable que lorsque la baleine s’arrête sur certains numéros, il offre beaucoup plus que de minces gaufrettes ; peut-être un sésame, un signe de ralliement.

Le marchand d’oublies porte toujours un masque et fréquente des Tuileries noires d’un accès difficile. Le terme qui désigne sa marchandise laisse rêveur, avec son e manifestement ajouté pour embrouiller les choses.

 

hardellet2

André Hardellet, Les chasseurs