Villiers de l’Isle-Adam

jdis ça jdis rien

 

Pourquoi écrire. J’en reviens toujours à Mathias – non pas le Mathias de l’enfance, le copain de mon cousin Olivier, Mathias avec sa peau de roux, je ne comprenais pas comment ça pouvait exister, ces délicieuses taches de son sur des joues de lait, c’était vraiment le seul du district, c’était la joie quand il « descendait » jouer avec nous. Jamais oublié Mathias.

Je voulais dire l’autre. Celui qui a tout compris de tout temps. N’en a pas moins mené une vie misérable, le prix pour avoir  tout compris. Que nous étions des perroquets, à répéter jour après jour les mêmes mots et, parfois même, à aimer ça – quand on dit Je t’aime, par exemple.

Pourquoi écrire. Peut-être, ça va froncer dans les chaumières, pour essayer de ne pas se répéter. J’entends les grondements contradicteurs, ça enfle, ça enfle. Ou alors, ou alors, avoir conscience de la répétition, le faire en toute conscience parce que pas moyen de faire autrement. Voilà, ça râle moins dans la salle ; ça se calme sous mon crâne.

 

atelier

reconnaissances

 

Vu ce jour sur le quai du métro un vieux monsieur moustachu vêtu d’un vieux manteau et coiffé d’un bonnet ancien qui peina un peu à quitter son siège à l’arrivée de la rame. Ne portait pas de mitaines et pourtant, je me suis dit aussitôt – Mais c’est moi !

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Un jour donc, en plaisantant, je la conduisis au Louvre, en lui disant : « Ma chère Alicia, je vais vous causer, je pense, une surprise. » Nous traversâmes les salles, et je la mis brusquement en présence du marbre éternel.

Miss Alicia releva son voile, cette fois. Elle regarda la statue avec un certain étonnement ; puis, stupéfaite, elle s’écria naïvement :

– Tiens, MOI !

Villiers de l’Isle-Adam, L’Ève future

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–  Mais c’est moi !

– Oui, ma fleur, tu ne m’avais pas dit que tu posais pour les militaires

– Les militaires ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Qui a peint ce portrait ?

– Mais je viens de te le dire, un militaire. Il se dit peintre et poète. Tu vois le genre… Tu le connais ?

– Non, c’est troublant cette ressemblance, tu ne trouves pas ?

– Simple coïncidence

– Mais c’est tout à fait moi !

Jacques Demy, Les demoiselles de Rochefort

 

 

la berlue

 

Tout à coup, au beau milieu d’un accès de rire, dû à certaine facétie de Clio la Cendrée, et qui était, vraiment, des plus divertissantes ! – j’eus je ne sais quelle idée obscure d’avoir déjà vu ce gentilhomme dans une toute autre circonstance que celle de Wiesbaden.

En effet, ce visage était une accentuation de traits inoubliable et la lueur des yeux, au moment du clin des paupières, jetait sur ce teint comme l’idée d’une torche intérieure.

Quelle était cette circonstance ? Je m’efforçai en vain de la nettifier en mon esprit. Céderai-je même à la tentation d’énoncer les confuses notions qu’elle éveillait en moi ?

C’étaient celles d’un événement pareil à ceux que l’on voit dans les songes.

Où   cela pouvait-il bien s’être passé ?   Comment accorder mes souvenirs habituels  avec  ces  intenses idées lointaines de meurtre,  de silence profond,  de brume,  de faces effarées,  de  flambeaux et de sang, qui surgissaient dans ma conscience, avec une sensation de positivisme insupportable, à la vue de ce personnage ?

– Ah çà ! balbutiai-je très bas, est-ce que j’ai la berlue, ce soir ?

Je bus un verre de champagne.

Villiers de l’Isle-Adam, Le convive des dernières fêtes

 

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