inconditionnels

Mont Blanc

 

J’ai beau lutter, il arrive que la mauvaise foi me saisisse.

Elle réveille mes penchants les plus sombres.

Je l’avoue, j’aimerais parfois balayer le mont Blanc d’un revers de main, lui trancher la cime, le décapiter, comme on fouette une vulgaire montée d’œufs en neige. J’aimerais qu’il en bave et qu’il dégage du paysage, qu’il cesse d’être le plus haut sommet des Alpes, qu’il ravale ses 4807 mètres, qu’il fasse profil bas, bref, j’aimerais bien le rayer de la carte, qu’il s’écrase.

Cela dit, ma colère retombe.

Et le mont Blanc demeure.

Fabio Viscogliosi, Mont Blanc

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23 mars – Hier soir, il était environ 23 heures, je faisais ma promenade habituelle autour du Luxembourg, une voiture passa qui fit un bruit étourdissant : on aurait dit un moteur qui explose. D’un coup, une nuée d’oiseaux s’envolèrent affolés ; tous ceux qui dormaient du côté de la rue Guynemer.

– C’est bien fait pour eux, me suis-je dit. Quand on est oiseau, on ne vient pas s’établir à Paris.

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4 mai Au Jardin des Plantes, j’ai regardé longuement un flamant rose qui, dans sa cage, allait et venait le long du mur, parcourant à quelques centimètres près la même distance, c’est-à-dire au maximum deux mètres. J’ai commencé à crier, dans l’espoir que ma vocifération le ferait changer de place, car ce mouvement uniforme, aggravé par l’élégance des pas, me mettait hors de moi. Malgré mon intervention, il continuait, comme si de rien n’était, ses mouvements d’une monotonie intolérable, qui déclenchèrent en moi une véritable angoisse. Finalement, voyant qu’il ne m’écoutait pas, je l’abandonnai.

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Quand on me demande : « Vous travaillez ? – Oui, à un article sur le suicide. » – Ma réponse coupe l’envie aux gens d’en savoir davantage.

kid and bird

Cioran, Cahiers 1957 – 1972

Victor H and Klavdij S

 

Ça se passe à la maison de Victor Hugo, Paris. Klavdij Sluban is back from la maison de Victor Hugo, Hauteville House in Guernesey, and nous expose son travail black and white. Fabuleux. Et sans trucage.

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Exposition Habiter l’exil ,

photographies de Klavdij SLUBAN

Maison de Victor Hugo, 6 place des Vosges, 75004 Paris

du 6 novembre au 1er mars

encore que

 

Don John avait prié le Maître de daigner le considérer comme son humble disciple ; en retour, le Maître lui fit savoir qu’il allait lui imposer sa marque. Il convenait que celle-ci fût durable et qu’elle pût être, à volonté, cachée ou révélée. De la pointe d’un canif, il lui taillada la paume de la main gauche, y traçant deux lignes tremblées, exactement parallèles. Myriam dut, blême de dégoût, prendre part à l’opération ; ses mouchoirs de fine baptiste, offerts sans doute par Sir Danvers, servirent à étancher le sang ; puis il lui fut ordonné de saupoudrer de sucre pilé les plaies encore à vif. Le Maître affirma que, grâce à cette précaution, elles ne se cicatriseraient jamais tout à fait. Don John, à son habitude, ne fit entendre aucune plainte. le Maître l’en félicita avec une pointe d’ironie et, pour honorer son courage, lui promit de lui crever un œil, puis l’autre ; car, dit-il, son humble disciple devait, pour voir clair en lui-même, ne pas être distrait par le spectacle du monde. Don John sut montrer discrètement qu’il appréciait l’humour du Maître, encore qu’il ne fût pas absolument sûr que celui-ci plaisantât.

André Hodeir, Play-back

 

regulus.1267027539Turner, Regulus

 

J’attendais ce jour depuis toujours

 

« J’attendais ce jour depuis toujours. »

Quelqu’un, quelque part en août.

 

Je ne peux écrire le nom de ce quelqu’un (même si l’intéressé m’y autorise). Le nom de ce quelqu’un est très connu à l’étranger. Cette personne est également très célèbre dans ce pays, elle qui, lors d’une interview, répondait par ces mots à la question : « Que vous inspire ce désastre ? » On n’osa pas rapporter son propos.

Ce furent pourtant les premiers mots qui lui vinrent à la bouche alors que la tonalité générale était d’éviter toute déclaration « susceptible d’attiser le sentiment de danger ».

J’ai  demandé  :  « Pourquoi n’avez-vous pas reproduit  ses paroles  alors  que l’intéressé  le souhaitait probablement ? » Je n’ai pas réussi à obtenir de réponse claire du rédacteur en chef. Y avait-il perçu un manque de retenue ? Probablement. Craignait-il que nombre de lecteurs se reconnaissent et partagent ce sentiment ? Sans doute.

Ce quelqu’un s’est pourtant rendu dans les zones dévastées. Il a participé aux opérations de nettoyage. Il n’a cessé depuis, en raison de son activité professionnelle, de s’impliquer positivement pour réparer les effets de la catastrophe. Et pourtant, la première chose qu’il avait souhaité dire avait été : « J’attendais ce jour depuis toujours ».

 

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traduction Sylvain Cardonnel

Tomoko

 

Tomoko est assise à côté de moi.

Tomoko mesure cent cinquante-sept centimètres. Ses trois mensurations sont 76/56/83. Elle chausse du trente-huit et demi et pèse vingt-cinq kilogrammes. Ne souris pas… C’est uniquement pour qu’elle soit plus transportable… C’est mon épouse hollandaise en silicone. Elle a coûté grosso modo huit cent mille yens avec les options…

Tu penses bien que j’ai jamais eu les moyens de m’la payer. C’est le patron d’une entreprise de poupées gonflables qui me l’a offerte quand j’ai réalisé un film publicitaire sur son produit phare.

– Je n’en ai pas besoin, lui ai-je dit. Je n’en ai pas l’usage et ça ne m’attire pas.

Le patron me répondit, semblant lire en moi :

– Ne te cherche pas d’excuses. C’est juste un prêt. Emporte-la.

Tomoko est restée assise sur ce canapé depuis ce jour.

Je n’ose imaginer ce que maman aurait dit si elle avait vécu…

Si je n’allume pas la lampe,  c’est qu’au bout de quelques minutes  dans l’obscurité  Tomoko  finit par m’apparaître comme une chic fille. Que dis-je ? Comme une super chic fille…

 

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La centrale en chaleur, Genichiro Takahashi

traduction Sylvain Cardonnel

il y a

 

Il y a cette idée d’une phrase unique qui s’étirerait tout au long de notre existence, une phrase qui durerait aussi longtemps que nous durons et parlons. Je pense souvent à cette phrase-existence  –  à ses pauses,  ses ralentissements,  ses tâtonnements,  ses parenthèses,  ses  emballements à plusieurs voix, ses resserrements en monologues, ses passages par le rêve et par des langues étrangères, ses étourdissements, ses phases de fatigue, d’appauvrissement, ses regains de richesse et d’énergie…

Chantal Thomas, Chemins de sable

 

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