Cioran

de l’eau à mon moulin

Cet après-midi, en regardant les géraniums, dehors, sur l’appui de la fenêtre, menacés par un froid intense (le premier jour d’hiver), j’ai été littéralement pris de pitié pour eux et les ai rentrés dans l’appartement avec un soin que je ne porterais pas à mes semblables. (On peut aimer une fleur mais pas un homme.)

 

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Dix jours de jardinage. Ça vaut tout de même mieux que dix jours de bibliothèque. Entre bêcher et bouquiner, mon choix est fait. De plus, j’aime mieux manier une pelle qu’une plume.

Cioran, Cahiers, 1957 – 1972

cueillette (2)

 

23 mars – Hier soir, il était environ 23 heures, je faisais ma promenade habituelle autour du Luxembourg, une voiture passa qui fit un bruit étourdissant : on aurait dit un moteur qui explose. D’un coup, une nuée d’oiseaux s’envolèrent affolés ; tous ceux qui dormaient du côté de la rue Guynemer.

– C’est bien fait pour eux, me suis-je dit. Quand on est oiseau, on ne vient pas s’établir à Paris.

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4 mai Au Jardin des Plantes, j’ai regardé longuement un flamant rose qui, dans sa cage, allait et venait le long du mur, parcourant à quelques centimètres près la même distance, c’est-à-dire au maximum deux mètres. J’ai commencé à crier, dans l’espoir que ma vocifération le ferait changer de place, car ce mouvement uniforme, aggravé par l’élégance des pas, me mettait hors de moi. Malgré mon intervention, il continuait, comme si de rien n’était, ses mouvements d’une monotonie intolérable, qui déclenchèrent en moi une véritable angoisse. Finalement, voyant qu’il ne m’écoutait pas, je l’abandonnai.

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Quand on me demande : « Vous travaillez ? – Oui, à un article sur le suicide. » – Ma réponse coupe l’envie aux gens d’en savoir davantage.

kid and bird

Cioran, Cahiers 1957 – 1972

cueillette

 

gants bis

Passer la journée à se demander s’il y a des fous dans sa famille, parmi ses pas trop lointains ancêtres…

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Au milieu d’un bois, fermer les yeux, et entendre les oiseaux : impossible de penser que leur chant soit du bavardage, et qu’ils ne soient pas conscients de leur bonheur.

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La poésie et l’égoïsme du vent…

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Je ne connais rien de plus mystérieux ici-bas que l’eau.

Cioran, Cahiers 1957-1972