Philippe Annocque

mauvais souvenirs

Ne pas manger de raisin

Elle était demi-pensionnaire. Un jour, à la cantine, il y a eu du raisin, qui venait de France. C’était rare. Les sœurs en ont donné à toutes les élèves. Mais à elle, elles lui ont dit : « Tu ne connais pas, tu n’en as pas besoin », et elles ne lui en ont pas donné. C’est vrai qu’elle ne connaissait pas. Mais elle en aurait bien mangé, ça lui faisait envie.

C’était du racisme.

Elle a raconté à ses parents qu’il y avait eu du raisin à la cantine et que les sœurs ne lui en avaient pas donné parce qu’elle ne connaissait pas. Son père est allé faire du scandale et il l’a désinscrite de la cantine. Après ça il venait la chercher tous les midis.

Un jour où son père était en retard, elles l’ont mise à l’attendre à la chapelle, toute seule, dans la chaleur. Elle s’est trouvée mal.

Elle garde de mauvais souvenirs de cette école.

Une fois, de rage, elle s’est glissée sous le bureau de la maîtresse et elle le lui a renversé sur elle. On l’a enfermée au cachot.

Philippe Annocque, Les singes rouges, Quidam éditeur, 2020

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pas liev de s’inquiéter

Point dans mes habitudes d’intervenir dans les « Inconditionnels » mais là, tout là-bas, je te vois soupirer et ça me fend le cœur. C’est que vois-tu, j’ai été terrassée par surprise. Le livre commence comme un roman, un peu étrange mais un roman et je m’étais dit zut, encore un, pourquoi pas des petites proses comme j’aime et comme il sait faire. Et puis il m’a eue. Par surprise. Dernier extrait de Pas Liev, promis – hors de question de déflorer ce qui terrasse par surprise.

***

Et puis les choses sont allées moins bien.

C’était difficile de dire pourquoi, ou comment, ou même en quoi elles allaient moins bien mais elles allaient moins bien. Liev le sentait bien.

Philippe Annocque, Pas Liev

pas liev de s’inquiéter

 

Une fois, il était assis à la table de sous-intendant et il s’amusait à recopier des factures pour Monsieur Hakkell parce que les enfants étaient en train de faire les exercices qu’il avait préparés pour eux, il a essayé de se rappeler cette nouvelle promenade à vélo. Il était là assis le stylo à la main et soudain il s’est rendu compte qu’il était en train de penser, alors il s’est demandé à quoi il pensait, et c’est là qu’il s’est rendu compte qu’il essayait de se rappeler cette nouvelle promenade à vélo avec Mademoiselle Sonia. Mais c’était difficile.

Philippe Annocque, Pas Liev

pas liev de s’inquiéter

 

Liev est resté un instant immobile, puis il s’est mis à tourner lentement dans le soleil. La cour était déserte. Il était bien au centre. Il tournait lentement dans le soleil. Et puis, quand il a jugé que cela avait assez duré, il est rentré de nouveau, un calme sourire aux lèvres. Il se disait que c’était suffisant, qu’il n’avait besoin de rien de plus. Et c’était suffisant en effet. Son esprit était serein et il y avait quelque chose de large et de généreux qui s’ouvrait dans sa poitrine.

« Sonia. »

Philippe Annocque, Pas Liev

liste de courses

 

–  des yaourts. Ben oui, tu manges quoi, toi, le matin ?

–  du tofu. No comment

–  un baba (– t’aimes pas ça ! – c’est vrai mais j’adore le mot)

–  un stylo 4 couleurs. Tu diras ce que tu veux, c’est moche comme tout mais c’est pratique

–  un pola (– nan mais tu as vu les prix !)

–  un pola

–  le dernier Philippe Annocque et plus vite que ça

–  le dernier Philippe Dumez, c’est pour bientôt

–  un kilo d’oranges, sans pépins

–  des graines pour tourterelles et autres palombes. Dame, l’hiver qui vient

–  un Gaspard pour l’hiver. Comment ça, il n’y a plus cet article en magasin ?

 

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dans la cuisine

 

Une fois de plus, le feu s’est déclaré  dans la cuisine ; mais nous avons tous été si rapides à réagir qu’il était déjà éteint quand le pompier est arrivé – et pourtant, il est arrivé presque tout de suite ; il n’y avait vraiment rien à lui reprocher. Du coup, comme il n’avait plus rien à faire, le pompier est resté dans notre cuisine, dans sa tenue de pompier, avec interdiction de lui parler.  Les jours ont passé, et nous avons toujours entre le frigo et la cuisinière ce pompier qu’il nous faut contourner pour atteindre l’évier. C’est agaçant car notre cuisine est plutôt exiguë, et nous sommes nombreux à l’utiliser ; et il reste là, bêtement, à nous regarder dans nos allées et venues, en attendant sans doute qu’un nouvel incendie se déclare.

Philippe Annocque, Vie des hauts plateaux

en bas à gauche

 

J’avais bien vu qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas, mais je ne savais pas quoi. Comme ni manger un hot-dog ni regarder la télé ni aller faire pipi ni faire une sieste sur le canapé n’ont arrangé les choses, j’ai creusé un peu la question et, en bas à gauche, j’ai vu que j’étais triste. J’ai même appris pourquoi : apparemment c’est parce que quelqu’un est mort. Quelqu’un que je connaissais, évidemment – mais je ne sais pas qui. Il va falloir que je mène toute une fastidieuse enquête pour savoir qui manque à l’appel.

Philippe Annocque, Vie des hauts plateaux