Avec mon beau cartable vert bouteille mairie-de-Paris récupéré au pied d’un arbre au milieu de cassettes VHS spécial catastrophe (mais pas La tour infernale), tout le monde croit que je travaille à la mairie de Paris. Si si, je biche.
Avec mon beau cartable vert bouteille mairie-de-Paris récupéré au pied d’un arbre au milieu de cassettes VHS spécial catastrophe (mais pas La tour infernale), tout le monde croit que je travaille à la mairie de Paris. Si si, je biche.
Point dans mes habitudes d’intervenir dans les « Inconditionnels » mais là, tout là-bas, je te vois soupirer et ça me fend le cœur. C’est que vois-tu, j’ai été terrassée par surprise. Le livre commence comme un roman, un peu étrange mais un roman et je m’étais dit zut, encore un, pourquoi pas des petites proses comme j’aime et comme il sait faire. Et puis il m’a eue. Par surprise. Dernier extrait de Pas Liev, promis – hors de question de déflorer ce qui terrasse par surprise.
***
Et puis les choses sont allées moins bien.
C’était difficile de dire pourquoi, ou comment, ou même en quoi elles allaient moins bien mais elles allaient moins bien. Liev le sentait bien.
Philippe Annocque, Pas Liev
Une fois, il était assis à la table de sous-intendant et il s’amusait à recopier des factures pour Monsieur Hakkell parce que les enfants étaient en train de faire les exercices qu’il avait préparés pour eux, il a essayé de se rappeler cette nouvelle promenade à vélo. Il était là assis le stylo à la main et soudain il s’est rendu compte qu’il était en train de penser, alors il s’est demandé à quoi il pensait, et c’est là qu’il s’est rendu compte qu’il essayait de se rappeler cette nouvelle promenade à vélo avec Mademoiselle Sonia. Mais c’était difficile.
Philippe Annocque, Pas Liev
Liev est resté un instant immobile, puis il s’est mis à tourner lentement dans le soleil. La cour était déserte. Il était bien au centre. Il tournait lentement dans le soleil. Et puis, quand il a jugé que cela avait assez duré, il est rentré de nouveau, un calme sourire aux lèvres. Il se disait que c’était suffisant, qu’il n’avait besoin de rien de plus. Et c’était suffisant en effet. Son esprit était serein et il y avait quelque chose de large et de généreux qui s’ouvrait dans sa poitrine.
« Sonia. »
Philippe Annocque, Pas Liev
– des yaourts. Ben oui, tu manges quoi, toi, le matin ?
– du tofu. No comment
– un baba (– t’aimes pas ça ! – c’est vrai mais j’adore le mot)
– un stylo 4 couleurs. Tu diras ce que tu veux, c’est moche comme tout mais c’est pratique
– un pola (– nan mais tu as vu les prix !)
– un pola
– le dernier Philippe Annocque et plus vite que ça
– le dernier Philippe Dumez, c’est pour bientôt
– un kilo d’oranges, sans pépins
– des graines pour tourterelles et autres palombes. Dame, l’hiver qui vient
– un Gaspard pour l’hiver. Comment ça, il n’y a plus cet article en magasin ?
jusqu’ à demain, dimanche 25 octobre
il revient
avec ses je me souviens
et ses amis
multiples et variés (ou l’inverse)
si tu ne me crois pas
vas-y voir
de tes propres yeux
librairie Le monte en l’air
2 rue de la Mare, 75020 Pantruche
mes photos sont nulles mais l’expo est belle et drôle
et en plus, il y a plein de délicieux ptits livres duméziens pour une bouchée de pain
Ou bien, il y a le Bernard l’ermite aux yeux verts, et tous ses copains : le pagure anachorète, le pagure poilu, le pagure sédentaire, pour les âmes plus mobiles, moins gracieuses et plus collectives. Plus « mobiles » d’abord, puisqu’un Bernard l’ermite ça galope de partout et ça ne rêve pas de rentrer en soi – ça ne le fait que sous le coup du danger. Grande sagesse des trouillards : rentrer en soi, ce n’est pas une sinécure, ce n’est qu’une honnête stratégie de survie. Moins « gracieuses » ensuite, parce qu’il n’y a rien de plus comique qu’un Bernard l’ermite recroquevillé dans sa coquille – bien moins classe qu’une huître qui tient tout puis lâche tout. Mais à cela aussi tient sa sagesse : on ne rentre pas en soi parce qu’on sait s’aimer soi-même, on rentre en soi parce qu’on sait ne plus avoir peur du ridicule. Enfin plus « collectives », parce qu’une coquille ne faisant pas toute une vie, le Bernard l’ermite est bien obligé d’en changer de temps en temps. Mais comment faire quand on sait qu’au-dehors tout menace ? Alors il a inventé ce que les éthologues appellent la « chaîne de vacances » : de nombreux Bernard l’ermite de tailles différentes se réunissent autour d’une coquille vide adaptée à la croissance du plus gros d’entre eux, et chacun passe ensuite dans la coquille de l’autre, la plus petite restant vide. Qu’on réfléchisse à ce modèle de vie collective : c’est une leçon pour nous tous.
Pierre Zaoui
extrait de Rentrer comme des bêtes, Vacarme nº73, automne 2015