Mois: décembre 2014

father The Chair

 

– J’ai peldu mon mali !

Elle erre dans les allées du Père-Lachaise, seule avec son accent slovène. L’employé du cimetière est très bien, très en empathie.

– C’est bien malheureux, Madame

– Je veux, je dois le letlouver !

L’homme soupire.

– Un jour, Madame, c’est sûr… Je crois à ces choses-là, moi…

Elle s’entête.

– Non, pas un joul, aujould’hui !

L’homme secoue la tête.

– Oh non, Madame. Il ne faut pas dire ça, je vous assure…

– Mais vous ne complenez pas. J’ai peldu mon mali. Je letlouve plus sa tombe ! Aidez-moi !

 

DSC08920

Merci à K pour cette histoire vraie

du vocabulaire

 

Je lis algarade dans le journal et me voici sans prévenir un siècle en arrière, en classe de 3e.

 Acte I

Agathe, deux ou trois autres filles et moi écrivons une pièce de théâtre. Sérieux. Nous nous réunissons une ou deux fois par semaine. Ça avance. Une femme (Élise ? Adèle ?) survient dans une maison et bouleverse un peu tout, remuant le passé ; elle n’est pas l’étrangère qu’on croyait. Bref, un drame un peu compliqué. Et le mot algarade. L’un des personnages disait quelque chose comme « Nous ne la reverrons pas de sitôt, après l’algarade de tout à l’heure ».

 Acte II

Nous confions notre manuscrit à notre professeur de français, Mme Abbat – paix à son âme. Sladit, elle nous rend la pièce fortement annotée, comme une vulgaire rédaction. Merci, mes enfants, je l’ai lue ce week-end avec des amis, après dîner, c’est plus vivant, n’est-ce pas… Comme nous avons ri ! J’ai pleuré de rire !

Sourires de façade, effondrement interne.

Acte III

Enfin seules, explosion. Elle a rien compris, elle nous prend pour qui, qu’est-ce qu’elle nous a mis, etc. Nous feuilletons notre œuvre. Du rouge du rouge du rouge et surtout, elle avait biffé le mot algarade.

 

cyrano

chocolat

 

Elle déboule dans la salle commune. Je ne la connais pas vraiment mais me souviens qu’elle avait dit un jour que ce qu’elle aimait par-dessus tout quand elle préparait des tests, c’était de piéger les candidats. Elle est là, avec un manifeste besoin de parler. Voix de crécelle – les étudiants sont nuls, d’ailleurs il y en a une qui s’est mise à chialer en plein examen, j’en ai vraiment marre. Comme je lève un nez interrogateur en tournant une page, elle me tend un morceau de sa tablette de chocolat.  – Non, merci.

Dix minutes plus tard, Geneviève débarque, autant dire la rosée, malgré l’heure tardive. On vient de lui offrir une chic boîte de chocolats, qu’elle me tend. Sans réfléchir, j’en prends un, puis deux. Imagine alors seulement le regard de la crécelle d’en face.

Il est des moments, oui, où mon corps a les mêmes idées que moi.

l’homme qui travaille

 

Pourquoi ne l’avoir pas gardée ? Elle était faite à moi ; j’étais fait à elle. Elle moulait tous les plis de mon corps sans le gêner ; j’étais pittoresque et beau. L’autre, raide, empesée, me mannequine. Il n’y avait aucun besoin auquel sa complaisance ne se prêtât ; car l’indigence est presque toujours officieuse. Un livre était-il couvert de poussière, un de ses pans s’offrait à l’essuyer. L’encre épaissie refusait-elle de couler de ma plume, elle présentait le flanc. On y voyait tracés en longues raies noires les fréquents services qu’elle m’avait rendus. Ces longues raies annonçaient le littérateur, l’écrivain, l’homme qui travaille. À présent, j’ai l’air d’un riche fainéant ; on ne sait plus qui je suis.

Denis Diderot, Regrets sur ma vieille robe de chambre

DSC09958