Martin Page

Bashô, l’escargot et la voisine du dessus

 

Dans un hameau proche du village de Yomogida, dans la préfecture d’Aomori au nord du Japon, des moines shinto élèvent des « bœufs de pluie ». On les sort à la moindre bruine. Quand le ciel reste sec, des jeunes femmes sont chargées de les arroser avec l’eau de pluie puisée dans des citernes. Le bœuf est évidemment fripé, mais ne se porte pas mal. Sa chair a une saveur exquise, plus délicate encore que celle du bœuf de Kobe massé à la bière. D’après la légende, sa viande apporte inspiration à l’artiste et à l’amoureux. Dès qu’il en avait l’occasion, le poète Bashô s’en régalait.

 

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Les créatures les plus étranges apparaissent sous la pluie. Les escargots et les champignons, anomalies naturelles, curiosités extraordinaires, en profitent pour s’aimer et semer leurs spores. La pluie est le refuge des inadaptés. Mandrin fuit Grenoble sous des trombes d’eau et, pour un temps, échappe à la mort. Jean Valjean et Gavroche bénéficient des mêmes auspices. La pluie nous protège de la violence, de la normalité et de l’ordre. Chaque goutte tracée dans le ciel est un pilier qui nous soutient ; ce sont des cannes à pommeau d’argent pour nos jambes vacillantes et timides.

 

[…]

 

La pluie est une fuite venant de l’appartement de la voisine du dessus. Nous l’avons déjà croisée, mais nous n’avons pas osé engager la conversation. Cette fuite est le prétexte idéal pour frapper à sa porte. Nous allons nous parler, boire un verre, peut-être nous connaître et nous marier dans une petite église écossaise.

 

Martin Page, De la pluie